Quand le patrimoine est source de controverses
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Un pays, deux monuments

 

Afin de pouvoir aborder la problématique patrimoniale et l’échelle internationale de ces deux monuments classés, il est essentiel de revenir dans un premier temps sur l’histoire du Cambodge et des deux sites.

 

I – Histoire du Cambodge.

Deux périodes de l’histoire du Cambodge sont véritablement « clé » pour l’étude entreprise ici. La première est la période de l’Empire khmer, dite aussi angkorienne, qui est à l’origine des monuments ; la seconde est la période contemporaine.

L’empire khmer voit le jour avec l’arrivée au pouvoir de Jayavarman II en 802. Ce prince khmer élevé à Java entreprend d’unifier les différentes principautés khmères, disparates et rivales [1]. La mise en place de cet empire va véritablement marquer un tournant dans l’histoire du Cambodge puisque c’est le début d’un âge d’or de la civilisation khmère qui durera jusqu’au XIIIe siècle, avant le déclin jusqu’au XVe siècle.

Mise à part une brève période de prospérité au cours du XVIe siècle consécutive au développement du commerce avec d’autres régions d’Asie, le Cambodge connaît du XVe siècle au XIXe siècle, une longue décadence politique sous domination siamoise [2]. Au XIXe siècle, le royaume khmer, sous la menace d’une absorption par le royaume de Siam, fait appel à la France, qui lui offre sa protection en 1863. Le Roi Norodom Ier accepta le protectorat et le Cambodge devint alors une colonie française. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le roi Norodom Sihanouk négocia avec la France l’indépendance du Cambodge,  accordée le 9 novembre 1953.

Si le Cambodge affiche une politique de neutralité durant la guerre d’Indochine, elle soutient en réalité le Vietnam. À partir de 1967-68, le pays est confronté à une insurrection fomentée par les Khmers rouges [3], Norodom Sihanouk confie le 14 août 1969, la direction du gouvernement au général Lon Nol, connu pour son anticommunisme, en échange d’une aide américaine. Mais le 18 mars 1970, Lon Nol, renverse Sihanouk en déplacement à l’étranger et instaure la république khmère qui devient un allié des États-Unis. Les Khmers rouges déclenchent alors une véritable guerre contre les forces gouvernementales. Dès 1970, les Khmers rouges sont en passe de gagner, mais les États-Unis interviennent et sauvent provisoirement le régime républicain jusqu’en 1973, date à laquelle les États-Unis se désengagent de la région.

Les Khmers rouges de Pol Pot prennent Phnom Penh le 17 avril 1975 et installent un régime autoritaire maoïste : le Kampuchéa démocratique. Pendant quatre ans, le régime des Khmers rouges va plonger le Cambodge dans la terreur. Fin 1978, suite à la politique frontalière et à l’imputation des échecs du régime au Vietnam, ce dernier envahit le Cambodge dans le but de renverser le régime de Pol Pot. L’avance de l’armée vietnamienne est rapide et dès le 11 janvier 1979, un nouveau gouvernement est formé par d’anciens Khmers rouges opposés à Pol Pot. Le Kampuchéa Démocratique devient la République populaire du Kampuchéa. Une guérilla rassemblant des mouvements divers allant des Khmers rouges au mouvement royaliste appuyé par la Thaïlande fait alors rage dans le pays. Au terme d’une décennie de combats, toutes les factions politiques cambodgiennes signent les accords de Paris sur le Cambodge de 1991, instaurant des élections et le désarmement. À la suite de ces accords, une autorité provisoire des Nations unies [4] est mise en place jusqu’en 1993 afin de veiller au respect des engagements pris. Désormais entièrement autonome, le pays met en avant son patrimoine, principalement celui de la période angkorienne

 

II – Le site d’Angkor

Le site d’Angkor est daté, pour sa partie la plus ancienne, du IXe siècle. Angkor est alors la capitale de l’Empire khmer qui prospéra du IXe au XVe siècle. Si l’Empire khmer est fondé au IXe siècle par Jayavarman II, c’est sous l’un de ses successeurs, Indravarman Ier, que les travaux hydrauliques permettant la fondation de la cité seront construits. Il est également l’initiateur du plus vieux temple encore visible, Preah Kô, dédié au dieu hindou Shiva, et du Bakong, premier temple avec une architecture de « temple-montagne » [5]. Ces premières constructions sont en briques et ce n’est que sous le règne de Yasovarman que la pierre deviendra le matériau de base. Cet empereur est également à l’origine du Baray [6] oriental et de plusieurs « temples-montagnes » utilisant les collines naturelles. Après une période de troubles, durant laquelle la capitale est transférée à Koh Ker, Sūuryavarman Ier arrive au pouvoir et réinstalle la capitale à Angkor. C’est sans doute sous son règne que la notion d’ « Angkor » va au-delà de ses propres limites spatiales pour revêtir une dimension plus large, celle d’une civilisation à part entière. Afin de coloniser de nouvelles terres dans la plaine angkorienne, ce roi commence la construction du plus grand Baray connu, le Baray occidental. Son successeur, Udayādityavarman II, fait construire le Mebon [7]occidental ainsi que le temple Baphûon vers 1060.

Vers la fin du Xième siècle, Jayavarman VI continuera sur les traces de Suryavarman Ier en érigeant plusieurs temples au-delà de la région angkorienne. Ces constructions préfigurent, dans leur architecture comme dans leur décor, les réalisations remarquables incarnées par le temple-montagne de Suryavarman II qui vint au pouvoir en 1113 : Angkor Vat. Ce temple, édifié vers 1130, est le plus grand des temples du complexe monumental de la capitale du royaume khmer.

Temple d’Angkor Vat ©UNESCO/Moutarde, C.

Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, Dharanindravarman II devient le premier roi bouddhiste d’Angkor et son fils, Jayavarman VII, instituera trente ans plus tard le bouddhisme comme religion officielle de l’Empire. Cependant, durant l’intervalle qui sépare les règnes du père et du fils, Angkor subit un coup fatal : la capitale est pratiquement détruite par les Chams en 1177 et très vite, le complexe tissu urbain d’Angkor perd de sa cohérence, notamment religieuse. Le règne de Jayavarman VII marque un renouveau dans l’urbanisme de la ville. En plus de la restauration des constructions existantes, ce souverain en ajoute de nouvelles ainsi qu’une imposante muraille bordée de douves délimitant une vaste zone et transformant alors Angkor en Angkor Thom, la capitale symbolique et spirituelle du pays. À cette époque, la capitale khmère s’étendait sur 200 km² et comptait près d’une centaine de temples. Dans le premier quart du XIIIe siècle, après la mort de Jayavarman VII, l’héritage laissé par quatre cents ans de rayonnement a fourni le cadre et les moyens encore suffisants à la population d’Angkor de prospérer tout le long du XIIIe siècle. Au cours du XIIIe siècle, le règne de Jayavarman VIII impose un retour à l’hindouisme, ce qui se traduira par une transformation iconographique considérable : les statues du bouddha sont bûchées et resculptées en Lingas [8], nombre des monuments bouddhiques sont transformés en lieux de culte brahmaniques, et les éléments iconographiques bouddhistes sont défigurés. Néanmoins, le bouddhisme s’était de plus en plus répandu dans le peuple, coexistant harmonieusement avec les sectes brahmaniques. Aussi, dans ce premier quart du XIVe siècle, le bouddhisme Theravada[9] va remplacer définitivement le brahmanisme comme religion non seulement du peuple, mais également de la cour.

En termes de civilisation, il s’agit du début du déclin de l’empire angkorien. Pendant le XIVe siècle, l’organisation sociale et surtout le système de croyances de l’empire angkorien perdent rapidement de leur efficacité. Mais le déclin de l’empire s’explique aussi par des attaques répétées lancées contre Angkor par l’armée siamoise pendant les XIVe et XVe siècles. L’échec général du système aboutit finalement à une défaite militaire totale. En quittant Angkor en 1431 ou 1432 après le dernier siège siamois, la monarchie khmère laisse derrière elle une cité agraire qui a vu disparaître sa cohérence interne. Le déclin de la civilisation d’Angkor culmine – événement significatif et symbolique – avec l’abandon de la cité.

Pendant les XVe et XVIe siècles, des moines bouddhistes s’approprient le site et détournent des constructions vers des représentations du Bouddha tel l’énorme Bouddha couché au Baphûon. Ce site est laissé à l’abandon et, pour la plus grande partie, enseveli sous la végétation foisonnante de la jungle tropicale.

C’est vers la fin du règne d’Ang Duong dans les années 1850, qu’Angkor commence à prendre de nouvelles dimensions grâce à l’entrée du pays dans le concert des nations modernes. Henri Mouhot, naturaliste français envoyé en expédition par la British Royal Geographic Society, fut le premier Occidental à faire connaître, en 1863, le site Angkor à un public international.

Le site d’Angkor est considéré comme un élément clé de la civilisation khmer. Il souffrira de la guerre civile, mais surtout de la période des Khmers rouges.

 

Plan de la cité d’Angkor [10]

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III – Le temple de Preah Vihear

Le temple de Preah Vihear est daté du XIe siècle, mais les premiers éléments du complexe remontent au IXe, soit la même époque du début de la construction d’Angkor. En effet, les traces d’un premier édifice sont attestées par des éléments gravés qui font état d’un ermitage bâti au début au IXe siècle.

Les premiers éléments du temps actuel remontent donc au XIe siècle. Il s’agit ainsi de la période Koh Ker, soit sous les règnes de Jayavarman IV et Harshavarman II, de 928 à 944, où la capitale de l’empire fut déplacée vers le site du même nom. Néanmoins, c’est sous Rajendravarman II (944-968) que la construction du temple fut véritablement entreprise pour ne s’achever que deux siècles plus tard sous Suryavarman II.

La position du site en fait un temple exceptionnel puisqu’il est situé à 625 m d’altitude, au sommet d’une falaise de la chaîne des Dângrêk et domine ainsi la plaine du Cambodge. Constitué de plusieurs sanctuaires reliés entre eux par des voies et des escaliers, le temple était initialement dédié au dieu hindou Shiva, puis au XIIIe siècle converti au culte bouddhiste.

Vue aérienne du site de Preah Vihear[11]

Si le temple présente de nombreuses similitudes avec les temples de cette époque, il comporte aussi plusieurs singularités. Ainsi, alors qu’il s’agit aussi d’une représentation du mont Meru, le temple n’est pas orienté vers l’est, mais dans un axe nord-sud. Cette orientation relativement inhabituelle s’explique en raison de la localisation du temple et des contraintes géographiques. Ces dernières sont aussi à l’origine de la différence au niveau du plan du temple. En effet, ce dernier n’est pas rectangulaire, mais suit la topographie du site. De fait, le complexe s’étend sur 800 mètres et comprend une chaussée en escaliers s’élevant progressivement vers le sanctuaire situé en haut de la falaise. Enfin, la dernière grande différence réside dans le fait que le temple ne se situe pas, contrairement aux autres grands monuments khmers, au cœur d’une cité agraire puisqu’il ne comporte pas de système d’irrigation.

L’ascension vers le lieu de culte est ponctuée de cinq gopuras [12]. Le premier gopura est un petit bâtiment cruciforme avec quatre portes donnant chacune sur un préau composé uniquement de piliers et dont la porte sud s’ouvre sur une allée menant au deuxième gopura. Ce dernier, plus tardif puisqu’érigé à l’époque du Baphûon sur le site d’Angkor, marque une évolution dans l’architecture. Son fronton extérieur méridional comporte un des chefs-d’œuvre de Preah Vihear, à savoir une représentation du barattage de la mer de lait ou l’amritamanthana[13]. Une nouvelle allée, plus courte que les précédentes, s’ouvre au sud et conduit au gopura suivant.

 

Gopura représentant amritamanthana[14]

Le troisième gopura est installé sur un soubassement similaire au second, mais avec des dimensions et un volume beaucoup plus important. Il réadopte le style de frontons triangulaires du premier gopura abandonné sur le second. Il contient aussi la première des cours du site. Le quatrième gopura mène directement au grand mandapa [15]. Comparé aux autres bâtiments du site, le sanctuaire central est de dimensions relativement modestes. Il est composé d’une tour centrale ouvrant sur un petit mandapa et entouré par une galerie murale dans laquelle on ne peut rentrer que par les fenêtres.

Malgré une situation favorable à la conservation du site, puisque difficile d’accès, le temple a souffert du conflit khméro-thaï et est toujours au cœur de la controverse territoriale.

Ces deux temples ont une place particulière dans l’histoire du Cambodge et sont un exemple de la question patrimoniale au cœur des relations internationales, par la coopération pour Angkor ou pour une situation de conflit dans le cas de Preah Vihear.


[1] L’inscription de Sdok Kok Thom au Cambodge dit que le roi khmer Jayavarman II (règne 802-869) a établi sa capitale en 802 après s’être libéré de la suzeraineté de « Java »

[2] Les siamois sont les habitants du Royaume de Siam (ancien nom de la Thaïlande jusqu’en 1939) leur nom provient d’une transcription du nom donné au peuple thaï par les Cambodgiens

[3] Nom donné au des rebelles communistes d’inspiration maoïste

[4] L’Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (APRONUC) a été créée le 28 février 1992 par la résolution 745 du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle s’est terminée le 24 septembre 1993

[5] Les temples-montagnes sont des édifices religieux ou le temple est construit au sommet d’une pyramide qui représente le mont sacré Meru en Inde. Dans la mythologie hindoue, ce mont représente le centre de l’univers sur lequel vivent les dieux.

[6] Le Baray est un gigantesque bassin généralement rectangulaire dont les dimensions varient et qui est perpendiculaire à la pente du terrain. L’orientation du Baray respecte en général la disposition est-ouest des monuments religieux, mais peut être légèrement désaxée afin de tirer parti de la pente naturelle. Il y eut trois baray successifs à Angkor : le baray oriental, le baray occidental, et le baray du Neak Pean.

[7] Le Mebon occidental est un temple situé au centre du Baray occidental. En saison sèche, le temple est accessible par voie terrestre. En saison des pluies, les eaux montent le long du Baray,  mais le temple n’est pas englouti, car situé en un lieu plus élevé que le plancher du Baray. Le temple devient alors une île

[8] Représentation symbolique de Shiva, en forme de phallus. Son format type est en trois parties : la base correspond à Brahma, le créateur, la partie médiane correspond à Vishnou, le préservateur, et la partie du haut correspond à Shiva. Couplé avec le Yoni, l’ensemble symbolise les forces mâles et femelles du dieu Shiva. 

[9] Le bouddhisme théravāda est la forme de bouddhisme dominante en Asie du Sud et du Sud-Est. Cette forme de bouddhisme est fondée sur l’origine des croyances et des pratiques du Bouddha et le début des Aînés monastiques. Les bouddhistes Theravada ont un seul but dans la vie, qui est de devenir un Arhat. Arhat étant le nom donné au premier saint qui a atteint le nirvana.

[10] Source : Ministère des Affaires étrangères et européennes. Cambodge – Angkor Thom [en ligne]. France diplomatie http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-france_830/archeologie_1058/les-carnets-archeologie_5064/asie-oceanie_5069/cambodge-angkor-thom_19587/plans-angkor-thom_73172.html (page consultée le 9 août 2010).

[11] Source : National World Heritage Committee /resources –  gallery [en ligne] National World Heritage Committee –  http://www.nwhc.cambodia.gov.kh/node/167 (page consultée le 11 août 2010)

[12] Un gopura est un pavillon d’entrée par lequel on pénètre dans les enceintes successives d’un temple. Les gopuras empêchent le visiteur de pouvoir voir la partie suivante du temple tant qu’il n’a pas passé le portail. Il est ainsi impossible de voir l’ensemble du site depuis un point quelconque.

[13] Le barattage de la mer de lait ou l’amritamanthana est le mythe ayant vocation à décrire la structure physique et chimique de l’univers de l’hindouisme

[14] Copyright: Andy Brouwer. Source: http://www.andybrouwer.co.uk/pvtop.html

[15] Le mandapa, littéralement le vestibule, est un pavillon à pilier qui jouxte parfois la tour sanctuaire des temples hindous. Cette salle, la première adjonction historique dans le développement du temple hindou, est généralement considérée comme une pièce de méditation où le fidèle se recueille avant d’accomplir le rituel de vénération dans le sanctuaire.