Quand le patrimoine est source de controverses
Random header image... Refresh for more!

Preah Vihear, le temple de la discorde.


Pour comprendre les menaces et les tensions internationales qui se cristallisent autour du temple de Preah Vihear, il est important de saisir l’opposition du Cambodge et de la Thaïlande à propos de la frontière sur laquelle le temple se positionne. Cette discorde est un élément clé pour aborder les problèmes issus du classement du monument sur la liste du patrimoine mondial et l’importance du temple au travers de l’enjeu symbolique qu’il représente.

 

I – Une frontière disputée.

L’origine de la dispute frontalière est relativement ancienne puisqu’elle prend racine à la fin de l’empire khmer. En effet, suite à l’effondrement du pouvoir cambodgien, le territoire du royaume s’effrite sous les dominations vietnamiennes et siamoises. En 1856, le Cambodge demande de l’aide à la France pour faire face à la domination siamoise et vietnamienne, ce qui aboutira en 1863, à l’établissement du protectorat français. La puissance française oblige le royaume siamois à abandonner sa suzeraineté sur le royaume khmer, à l’exception de quatre provinces[1], en échange d’une non-intervention dans ce pays et du maintien de son indépendance. Ces quatre provinces seront plus tard échangées en 1903 et une commission sera mise en place afin de régler de manière définitive les problèmes de frontière. Dans le cadre de cette commission, il fut convenu par les deux gouvernements que la rédaction des cartes serait confiée à la France, le Siam ne disposant pas alors des moyens techniques suffisant pour le faire. En 1907, des fonctionnaires français dressèrent les cartes. Les relevés topographiques, indiquant alors le temple de Preah Vihear du coté cambodgien de la frontière, furent envoyés aux autorités siamoises qui les acceptèrent en signant le traité franco-siamois du 23 mars 1907 et son protocole annexé confirmant la rétrocession des provinces de Battambang, Sisophon et de Siem Reap et délimitant les nouvelles frontières. Ces démarcations sont consolidées par le traité franco-siamois du 14 février 1925, la convention franco-siamoise de Bangkok relative à l’Indochine du 25 août 1926 et le traité d’amitié franco-siamois du 7 décembre 1937. Ce dernier indiquant que les deux parties contractantes garantissaient mutuellement le statut territorial des accords antérieurs : l’article 22 de la charte confirmant expressément les traités de 1904 et 1907 [2]. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le Siam connaît la montée d’un nationalisme qui s’exprime notamment par l’adoption du nom Thaïlande, en 1939, et des revendications territoriales [3]. Bien que s’étant alliée avec le Japon le 8 décembre 1937, la Thaïlande signe un traité de non-agression le 12 juin 1940 avec la France et le Royaume-Uni. Lors de cette signature, elle se propose de s’engager aux côtés des puissances alliées contre le Japon, en échange des provinces rétrocédées. Face au refus de la France et du Royaume-Uni, elle s’engage aux côtés des Japonais et en 1941 la Thaïlande récupère les provinces qu’elle avait perdues au début du XXe siècle.

La victoire des Alliés met fin au renouveau du nationalisme siamois et à la suite de la signature des accords franco-siamois de Washington, le 17 novembre 1946, les frontières du traité de 1937 sont rétablies. Cependant lors de l’indépendance du Cambodge, en 1953, profitant qu’il n’y ait pas d’accord direct entre les deux états sur les questions frontalières, la Thaïlande envoie des forces armées occuper le temple de Preah Vihear et ses environs. Le Cambodge proteste, et le problème devient politiquement sensible dans les deux pays. Les relations diplomatiques se tendent et des menaces d’interventions militaires sont évoquées dans les deux camps. Aussi, en 1959, le Cambodge porte l’affaire devant la cour internationale de La Haye. L’ouverture du procès débute le 1er mars 1961 et les débats effectifs se déroulent à partir d’avril. Lors de ces derniers, les arguments utilisés durant le procès, de part et d’autre, sont sensiblement les mêmes que ceux employés depuis le début du litige. Les juristes du Cambodge renvoient, en premier lieu, le croquis schématique et son relevé topographique. Ensuite, ils démontrent la « khméricité » du monument et la place qu’il occupe dans le patrimoine du pays. Au final, ils soulignent la pérennité des protestations officielles depuis 1954 et démontrent que le Cambodge a tenté de récupérer exclusivement le temple par des procédures légales et pacifiques. Les avocats du royaume thaïlandais, quant à eux, basent leur défense sur la notion de la ligne de partage des eaux définie par la commission de délimitation et expliquent que la commission finale de 1907 ne comprenait pas de représentants thaïlandais, deux arguments amplement employés depuis 1956.

Le verdict de la Cour internationale de Justice est rendu le 15 juin 1962, en faveur du Cambodge.

La cour

Par neuf voix contre trois

Dis que le temple de Préah Vihéar est situé en territoire relevant de la souveraineté du Cambodge ; dit en conséquence,

Par neuf voix contre trois,

Que la Thaïlande est tenue de retirer tous les éléments de forces armées ou de police ou autres gardes ou gardiens qu’elle a installés dans le temple ou dans ses environs situés en territoire cambodgien ;

Par sept voix contre cinq,

Que la Thaïlande est tenue de restituer au Cambodge tous objets des catégories spécifiées dans la cinquième conclusion du Cambodge qui, depuis la date de l’occupation du temple par la Thaïlande en 1954, auraient pu être enlevés du temple ou de la zone du temple par les autorités thaïlandaises » [4] .

Cet arrêt de la CIJ ne sera accepté par la Thaïlande qu’en juillet 1962, aussi elle ne fera pas appel pendant les dix années qui suivent pendant lesquelles elle pouvait le faire. Et en janvier 1963, le Cambodge reprend officiellement possession du site lors d’une cérémonie à laquelle participent un millier de personnes dont la plupart sont venus en escaladant la falaise du côté cambodgien. Le prince Norodom Sihanouk, chef de l’État cambodgien, réussit l’ascension en moins d’une heure et fit des offrandes aux moines bouddhistes. Il fit aussi un geste de conciliation pendant la cérémonie, en annonçant que les Thaïs pourraient visiter le temple sans visa et que la Thaïlande pourrait conserver les antiquités qu’elle avait pu prendre sur le site.

Par la suite, en raison de la guerre civile cambodgienne et suite au régime des Khmers rouges et aux conséquences de ce dernier [5], le cas de la question de la frontière ne sera plus l’objet d’intense conflit. En 2000, les deux pays signent un protocole d’accord frontalier avec pour objectif la mise en place d’une coopération bilatérale, permettant à la Commission mixte des Frontières (JBC) de commencer les travaux de vérification et de démarcation des frontières communes selon les cartes reconnues des deux côtés. Lors du changement de gouvernement thaïlandais, la question frontalière est de nouveau problématique. Les autorités thaïlandaises proposent une nouvelle carte avec un nouveau tracé de la frontière, acceptant que le temple de Preah Vihear soit du côté cambodgien, mais réclamant un territoire de 4,6 km². Lorsqu’en 2001, le Cambodge fait part de sa volonté de faire enregistrer le temple au patrimoine mondial de l’humanité, la question frontalière est véritablement le cœur du problème pour son inscription.

Carte présentant les deux tracés de la  frontière [6]

cliquer sur l'image pour l'aggrandir

 

II – Un patrimoine mondial menacé.

Le temple de Preah Vihear est sous le poids de différentes menaces émanant autant de l’homme que de la nature. En effet, certains facteurs sont naturels à l’instar de conditions climatiques puisque l’association des moussons, liées au climat tropical et à la rigueur d’un climat de montagne a pour conséquence une augmentation du phénomène d’érosion. De plus, la situation du temple dans une zone forestière difficile d’accès l’expose particulièrement au danger des incendies pendant la saison sèche.

Mais les principales menaces pour le site sont d’origine humaine. Les deux plus importantes sont premièrement la présence de mines antipersonnel, résultant de la période d’occupation de la zone par les Khmers rouges, et d’autre part du conflit frontalier Khméro-Thaïlandais.

Lorsque le Cambodge a exprimé son souhait de voir le temple de Preah Vihear inscrit sur la liste du patrimoine mondial, la Thaïlande protesta estimant qu’une telle décision devait découler d’un effort commun au motif que la frontière entre les deux pays n’était pas encore clairement délimitée et que la souveraineté de certains terrains faisant partie du projet n’avait pas été réglée par l’arrêt de 1962. La crise entre les deux pays sur le sujet du temple prit encore de l’ampleur suite au coup d’État militaire que connut la Thaïlande en 2006. En effet, le temple devint l’objet des revendications nationalistes et servit à détourner l’attention des problèmes intérieurs thaïlandais. En 2007, les tensions s’élèvent un peu plus lors de la session annuelle de l’UNESCO, le 27 juin à Christchurch, ayant au programme des discussions au sujet de l’inscription du temple, lorsque les réserves émises par la Thaïlande font ajourner l’inscription du site. Par la suite, les deux pays s’entendent sur le fait que Preah Vihear présentait une « valeur culturelle universelle remarquable » et devait être inscrit au plus tôt à la liste du patrimoine de l’Humanité. Le Cambodge présenta une nouvelle demande d’inscription tenant compte du problème frontalier puisque seuls le temple et ses abords immédiats faisaient encore partie du site à enregistrer. Lors de la 32e session du Comité d’évaluation des patrimoines mondiaux en 2008, la Thaïlande connut de nouveau des troubles politiques, mais le Cambodge poursuivit la procédure d’inscription qui fut validée cette année-là. En conséquence de l’inscription du site sur la liste du patrimoine mondial, l’armée thaïlandaise occupe une pagode à proximité du temple sur le territoire attribué au Cambodge par l’arrêt de la cour de justice en 1962.

Carte localisant la pagode occupée par l’armée thaïlandaise [7]

cliquer sur l'image pour l'aggrandir

À l’heure actuelle, ce problème frontalier n’est toujours pas résolu. En effet, il a été demandé au Cambodge de proposer un plan de gestion complet pour le site incluant un plan de gestion commun pour les zones situées au nord et à l’ouest du bien, préparé conjointement par le Cambodge et la Thaïlande. La décision de l’UNESCO, lors de sa 34e session à Brasília en 2010, d’accepter le rapport du plan de gestion proposé par le Cambodge, malgré la volonté de la Thaïlande d’ajourner cette décision de l’ordre du jour, a entraîné un durcissement des positions des deux pays sur le propos de la frontière. La tension fut-elle que pour éviter un recours à la force, le premier ministre cambodgien a adressé un courrier à l’Assemblée générale et au Conseil de Sécurité de l’ONU[8].

L’importance du conflit entre les deux pays est telle que le temple de Preah Vihear est devenu un enjeu au-delà des deux États, à l’échelle régionale, mais aussi et principalement un enjeu symbolique.


III – Un enjeu symbolique

Si le conflit frontalier khméro-thaïlandais ne possède pas réellement d’envergure économique, militaire ou stratégique, il porte principalement par la force symbolique.

C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, notamment avec l’indépendance du Cambodge que le conflit voit le jour, lorsque l’armée thaïlandaise occupe ce territoire. La volonté du Cambodge du respect exact de ses frontières se place dans le contexte de son affirmation nationale, avec comme corollaire le souci prédominant de défendre son intégrité territoriale. À cette époque, le temple est un symbole important pour ce nouveau pays, car il représente une partie du patrimoine de la nation khmère et de sa grandeur passée. Aussi l’occupation du lieu est perçue comme l’incarnation de l’annexionnisme siamois qu’a connu le pays autant à la chute de l’empire khmer que durant la Seconde Guerre mondiale. Les craintes cambodgiennes paraîtraient sans doute relevants du fantasme si à cette époque une stabilité générale régnait en Asie. Mais le contexte est au contraire une Asie déchirée et en proie aux interventions extérieures, caractéristiques de la guerre froide. L’évocation de la menace du voisin thaï se place donc pour le Cambodge au-delà de la simple vocation à affirmer son identité et sa volonté d’exister.

Au cœur de la guerre froide, l’aspect idéologique va égaler, sinon dépasser, l’aspect symbolique de la dispute du temple et l’opposition internationale se retrouvent entre les deux États : pro-américaine pour la Thaïlande et pro-communiste pour le Cambodge. Si entre 1953 et 1955, les relations entre les deux nations s’initient sur un début d’alliance encouragée par l’administration américaine, à partir de 1955, la neutralité du Cambodge puis l’infléchissement «communisant» du régime, à partir de 1958, provoquent une cristallisation et un accroissement des oppositions. À partir de novembre 1963, après l’instauration d’une alliance sino-khmère, l’évolution des structures économiques de l’État cambodgien et les tensions khméro-américaines entraînent une généralisation des affrontements. Durant cette période, la Thaïlande et le Cambodge mènent des politiques extérieures et intérieures en tout point opposés : les relations entre les deux nations se structurent autour de mécanismes cycliques. La Thaïlande mène une politique de pressions diplomatiques, militaires, économiques et insurrectionnelles sur le Cambodge dans l’intention qu’il adopte, sous la menace, une position pro-occidentale. Le Sud Vietnam, un allié pro-occidental dont les antagonismes historiques avec le Cambodge sont semblables à ceux de la Thaïlande, est régulièrement associé à ces entreprises de déstabilisation. Néanmoins, cette politique produit l’effet inverse, car le gouvernement khmer, assimilant ces opérations à la pérennité de l’impérialisme thaïlandais, se tourne vers les puissances communistes : essentiellement la Chine. Du fait des interventions extérieures, les deux pays ne parviennent pas à résoudre le problème frontalier.

À la suite de la mise en place du régime des Khmers rouges et jusqu’au rétablissement de la monarchie constitutionnelle, la question de l’appartenance du temple sera éclipsée par le fait que cette région demeure jusqu’en 1998, l’un des derniers bastions de la guérilla menée par les Khmers rouges ayant rejeté les Accords de Paris.

Bien que les interventions étrangères, liées à la guerre froide, soient terminées, le problème dépasse autant les deux pays. Après la période de la guerre, le Cambodge a cherché à s’insérer dans son environnement régional et à renforcer ses relations diplomatiques avec les pays partenaires du Sud-est asiatique.

C’est dans ce cadre que les autorités cambodgiennes ont dans un premier temps signé le traité d’amitié et de coopération d’Asie du Sud-est [9] (TAC), le 23 janvier 1995, avant d’adhérer à l’ASEAN [10], le 30 avril 1999. Ces dernières années, le conflit a repris de l’ampleur, notamment en raison de l’instrumentalisation du temple par la Thaïlande en proie à des troubles politiques internes. Le fait que le conflit s’exprime par la présence de forces armées des deux pays à la frontière s’oppose ainsi autant au traité d’amitié et de coopération qu’à l’esprit d’unité de l’ASEAN. Pour ces raisons, le Cambodge a demandé à l’organisation asiatique d’intervenir afin de résoudre ce contentieux par la création d’une commission impartiale. Cette demande a été rejetée par la Thaïlande opposée à toute intervention de l’ASEAN. Ce rejet a souligné un point de faiblesse de l’ASEAN. En effet, la résolution de ce conflit par l’organisation met en lumière de nombreuses difficultés liées tant au développement d’un monde multipolaire faisant suite à la bipolarité de la guerre froide qu’à la diversité des régimes politiques représentés dans l’ASEAN. La recherche d’une cohérence est rendue laborieuse du fait que l’organisation inclut des régimes totalitaires, démocratiques ou semi-démocratiques. Cette faiblesse s’ajoute à l’opposition institutionnelle de toute ingérence dans les affaires intérieures des membres et une absence de pouvoir coercitif. De fait, la recherche d’une solution viable pour le temple de Preah Vihear semble aussi importante pour le développement de l’ASEAN que pour la stabilité de la région de l’Asie du Sud-Est, plaçant ce patrimoine au cœur d’enjeux internationaux, au-delà de la simple question de la protection du patrimoine.

 


[1] Il s’agit des provinces de Battambang, Siem Reap, Banteay Mean Chey et Otdar Mean Cheay

[2] Brocheux Pierre et Héméry Daniel, Indochine la colonisation ambiguë, 1858-1954, Édition La Découverte, 2001, Paris.

[3] La nation «pan thaïlandaise» devait regrouper, le Cambodge et le Laos, mais aussi des régions de Malaisie, d’Inde, de Chine, de Birmanie et même du Tonkin et du Tibet.

[4] Arrêt du 15 juin 1962, page 35.Sources : Cour internationale de Justice Affaire du Temple de Preah Vihear [en ligne] CIJ http://www.icj-cij.org/docket/files/45/4870.pdf (page consultée le 15 aout 2010)

[5] Jusqu’en 1998, la zone du temple de Preah Vihear est restée aux mains des derniers rebelles Khmers rouges

[6] Source : Ambassade royale du Cambodge en France / informations générales/dossier Preah Vihear [en ligne]
http ://www.ambcambodgeparis.info/images/ambdoc/pdf/Preah%20Vihear2.pdf (page consultée le 14 août 2010)

[7] Source : Ambassade royale du Cambodge en France / informations générales/dossier Preah Vihear [en ligne] http://www.ambcambodgeparis.info/images/ambdoc/pdf/Preah%20Vihear2.pdf (page consultée le 14 août 2010)

[8] Source : ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale [en ligne] http://www.mfaic.gov.kh/ (page consultée le 16 août 2010)

[9] Ce Traité institutionnalise les grands principes de base de l’ASEAN, soit le respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’identité nationale, la non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres, le renforcement de la coopération effective entre les États, la renonciation au recours à la force ou à la menace d’un tel recours, le règlement pacifique des différends.

[10] L’Association des nations de l’Asie du Sud-est (ANASE ou ASEAN) est une organisation politique, économique et culturelle regroupant dix pays d’Asie du Sud-est. Elle fut ondée en 1967 à Bangkok par cinq pays dans le contexte de la guerre froide pour faire barrage aux mouvements communistes, développer la croissance et le développement et assurer la stabilité dans la région, elle a pour but, aujourd’hui, de renforcer la coopération et l’assistance mutuelle entre ses membres, d’offrir un espace pour régler les problèmes régionaux et peser en commun dans les négociations internationales

 

C – Preah Vihear, le temple de la discorde.

 

Pour comprendre les menaces et les tensions internationales qui se cristallisent autour du temple de Preah Vihear, il est important de saisir l’opposition du Cambodge et de la Thaïlande sur la question de la frontière sur laquelle le temple se positionne. La discorde sur le point de la frontière est un élément clé pour aborder les problèmes issus du classement du monument sur la liste du patrimoine mondial et l’importance du temple au travers de l’enjeu symbolique qu’il représente.

 

I – Une frontière disputée.

 

L’origine de la dispute frontalière est relativement ancienne puisqu’elle prend racine à la fin de l’empire Khmer. En effet, suite à l’effondrement du pouvoir cambodgien, le territoire du royaume s’effrite sous les dominations vietnamiennes et siamoises. En 1856, le Cambodge demande de l’aide à la France pour faire face à la domination siamoise et vietnamienne, ce qui aboutira en 1863, à l’établissement du protectorat français. La puissance française oblige le royaume siamois à abandonner sa suzeraineté sur le royaume khmer, à l’exception de quatre provinces[1], en échange d’une non-intervention dans ce pays et du maintien de son indépendance. Ces quatre provinces seront plus tard échangées en 1903 et une commission sera mise en place afin de régler de manière définitive les problèmes de frontière. Dans le cadre de cette commission, il fut convenu par les deux gouvernements que la rédaction des cartes serait confiée à la France, le Siam ne disposant pas alors des moyens techniques suffisant pour le faire. En 1907, des fonctionnaires français dressèrent les cartes. Les relevés topographiques, indiquant alors le temple de Preah Vihear du coté cambodgien de la frontière, furent envoyés aux autorités siamoises qui les acceptèrent en signant le traité franco-siamois du 23 mars 1907 et son protocole annexé confirmant la rétrocession des provinces de Battambang, Sisophon et de Siem Reap et délimitant les nouvelles frontières. Ces démarcations sont consolidées par le traité franco-siamois du 14 février 1925, la convention franco-siamoise de Bangkok relative à l’Indochine du 25 août 1926 et le traité d’amitié franco-siamois du 7 décembre 1937. Ce dernier indiquant que les deux parties contractantes garantissaient mutuellement le statut territorial des accords antérieurs : l’article 22 de la charte confirmant expressément les traités de 1904 et 1907[2]. À l’aube de la seconde guerre mondiale, le siam connaît la montée d’un nationalisme qui s’exprime notamment par l’adoption du nom Thaïlande, en 1939, et des revendications territoriales[3]. Bien que s’étant alliée avec le Japon le 8 décembre 1937, la Thaïlande signe un traité de non-agression le 12 juin 1940 avec la France et le Royaume-Uni. Lors de cette signature, elle se propose de s’engager aux côtés des puissances alliées contre le Japon, en échange des provinces rétrocédées. Face au refus de la France et du Royaume-Uni, elle s’engage aux cotés des Japonais et en 1941 la Thaïlande récupère les provinces qu’elle avait perdues au début du XXème siècle.

La victoire des alliés met fin au renouveau du nationalisme siamois et à la suite de la signature des accords franco-siamois de Washington, le 17 novembre 1946, les frontières du traité de 1937 sont rétablies. Cependant lors de l’indépendance du Cambodge, en 1953, profitant qu’il n’y ait pas d’accord direct entre les deux états sur les questions frontalières, la Thaïlande envoie des forces armées occuper le temple de Preah Vihear et ses environs. Le Cambodge proteste, et le problème devient politiquement sensible dans les deux pays. Les relations diplomatiques se tendent et des menaces d’interventions militaires sont évoquées dans les deux camps. Aussi en 1959, le Cambodge porte l’affaire devant la cour internationale de La Haye. L’ouverture du procès débute le 1er mars 1961 et les débats effectifs se déroulent à partir d’avril. Lors de ces derniers, les arguments utilisés durant le procès, de part et d’autre, sont sensiblement les mêmes que ceux employés depuis le début du litige. Les juristes du Cambodge renvoient, en premier lieu, le croquis schématique et son relevé topographique. Ensuite, ils démontrent la « khméricité » du monument et la place qu’il occupe dans le patrimoine du pays. Au final, ils soulignent la pérennité des protestations officielles depuis 1954 et démontrent que le Cambodge a tenté de récupérer exclusivement le temple par des procédures légales et pacifiques. Les avocats du royaume thaïlandais, quant à eux, basent leur défense sur la notion de la ligne de partage des eaux définie par la commission de délimitation et expliquent que la commission finale de 1907 ne comprenait pas de représentants thaïlandais, deux arguments amplement employés depuis 1956.

Le verdict de la Cour international de Justice est rendu le 15 juin 1962, en faveur du Cambodge.

« La cour

Par neuf voix contre trois,

Dit que le temple de Préah Vihéar est situé en territoire relevant de la souveraineté du Cambodge ; dit en conséquence,

Par neuf voix contre trois,

Que la Thaïlande est tenue de retirer tous les éléments de forces armées ou de police ou autres gardes ou gardiens qu’elle a installés dans le temple ou dans ses environs situés en territoire cambodgien ;

Par sept voix contre cinq,

Que la Thaïlande est tenue de restituer au Cambodge tous objets des catégories spécifiées dans la cinquième conclusion du Cambodge qui, depuis la date de l’occupation du temple par la Thaïlande en 1954, auraient pu être enlevés du temple ou de la zone du temple par les autorités thaïlandaises »[4].

 

Cet arrêt de la CIJ ne sera accepté par la Thaïlande qu’en juillet 1962, aussi elle ne fera pas appel pendant les dix années qui suivent pendant lesquelles elle pouvait le faire. Et en janvier 1963, le Cambodge reprend officiellement possession du site lors d’une cérémonie à laquelle participent un millier de personnes dont la plupart sont venus en escaladant la falaise du côté cambodgien. Le prince Norodom Sihanouk, chef de l’État cambodgien, réussit l’ascension en moins d’une heure et fit des offrandes aux moines bouddhistes. Il fit aussi un geste de conciliation pendant la cérémonie, en annonçant que les Thaïs pourraient visiter le temple sans visa et que la Thaïlande pourrait conserver les antiquités qu’elle avait pu prendre sur le site.

Par la suite, en raison de la guerre civile cambodgienne et suite au régime des Khmers rouges et aux conséquences de ce dernier[5], le cas de la question de la frontière ne sera plus l’objet d’intense conflit. En 2000, les deux pays signent un protocole d’accord frontalier avec pour objectif la mise en place d’une coopération bilatérale, permettant à la Commission Mixte des Frontières (JBC) de commencer les travaux de vérification et de démarcation des frontières communes selon les cartes reconnues des deux côtés. Lors du changement de gouvernement thaïlandais, la question frontalière est de nouveau problématique. Les autorités thaïlandaises proposent une nouvelle carte avec un nouveau tracé de la frontière, acceptant que le temple de Preah Vihear soit du côté cambodgien mais réclamant un territoire de 4,6 km² [6]. Lorsqu’en 2001, le Cambodge fait part de sa volonté de faire enregistrer le temple au patrimoine mondial de l’humanité, la question frontalière est véritablement le cœur du problème pour son inscription.

 

II – Un patrimoine mondial menacé.

 

Le temple de Preah Vihear est sous le poids de différentes menaces émanant autant de l’homme que de la nature. En effet, certains facteurs sont naturels à l’instar de conditions climatiques puisque l’association des moussons, liées au climat tropical et à la rigueur d’un climat de montagne a pour conséquence une augmentation du phénomène d’érosion. De plus la situation du temple dans une zone forestière difficile d’accès l’expose particulièrement au danger des incendies pendant la saison sèche.

Mais les principales menaces pour le site sont d’origine humaine. Les deux plus importantes sont premièrement la présence de mines antipersonnel, résultant de la période d’occupation de la zone par les Khmers Rouges, et d’autre part du conflit frontalier Khméro-Thaïlandais.

Lorsque le Cambodge a exprimé son souhait de voir le temple de Preah Vihear inscrit sur la liste du patrimoine mondial, la Thaïlande protesta estimant qu’une telle décision devait découler d’un effort commun au motif que la frontière entre les deux pays n’était pas encore clairement délimitée et que la souveraineté de certains terrains faisant partie du projet n’avait pas été réglée par l’arrêt de 1962. La crise entre les deux pays sur le sujet du temple pris encore de l’ampleur suite au coup d’État militaire que connut la Thaïlande en 2006. En effet, le temple devint l’objet des revendications nationalistes et servit à détourner l’attention des problèmes intérieurs thaïlandais. En 2007, les tensions s’élèvent un peu plus lors de la session annuelle de l’UNESCO, le 27 juin à Christchurch, ayant au programme des discussions au sujet de l’inscription du temple, lorsque les réserves émises par la Thaïlande font ajourner l’inscription du site. Par la suite, les deux pays s’entendent sur le fait que Preah Vihear présentait une « valeur culturelle universelle remarquable » et devait être inscrit au plus tôt à la liste du patrimoine de l’Humanité. Le Cambodge présenta une nouvelle demande d’inscription tenant compte du problème frontalier puisque seuls le temple et ses abords immédiats faisaient encore partie du site à enregistrer. Lors de la 32ème session du Comité d’évaluation des patrimoines mondiaux en 2008, la Thaïlande connut de nouveau des troubles politiques mais le Cambodge poursuivit la procédure d’inscription qui fut validée cette année-là. En conséquence de l’inscription du site sur la liste du patrimoine mondial, l’armée thaïlandaise occupe une pagode à proximité du temple sur le territoire attribué au Cambodge par l’arrêt de la cour de justice en 1962[7].

 

À l’heure actuelle, ce problème frontalier n’est toujours pas résolu. En effet, il a été demandé au Cambodge de proposer un plan de gestion complet pour le site incluant un plan de gestion commun pour les zones situées au nord et à l’ouest du bien, préparé conjointement par le Cambodge et la Thaïlande. La décision de l’UNESCO, lors de sa 34e session à Brasília en 2010, d’accepter le rapport du plan de gestion proposé par le Cambodge, malgré la volonté de la Thaïlande d’ajourner cette décision de l’ordre du jour, a entraîné un durcissement des positions des deux pays sur le propos de la frontière. La tension fut-elle que pour éviter un recours à la force, le premier ministre cambodgien a adressé un courrier à l’Assemblée générale et au Conseil de Sécurité de l’ONU.[8].

 

L’importance du conflit entre les deux pays est telle que le temple de Preah Vihear est devenu un enjeu au-delà des deux États, à l’échelle régionale, mais aussi et principalement un enjeu symbolique.

Figure n° 9

Carte présentant les deux tracés de la frontière[9]

Figure n° 10

 

Carte localisant la pagode occupée par l’armée thaïlandaise[10]

 

 

 

 

 

 

 

III – Un enjeu symbolique

 

Si le conflit frontalier khméro-thaïlandais ne possède pas réellement d’envergure économique, militaire ou stratégique, il porte principalement par la force symbolique.

C’est aux lendemains de la seconde guerre mondiale, notamment avec l’indépendance du Cambodge que le conflit voit le jour, lorsque l’armée thaïlandaise occupe ce territoire. La volonté du Cambodge du respect exact de ses frontières, se place dans le contexte de son affirmation nationale, avec comme corollaire le souci prédominant de défendre son intégrité territoriale. À cette époque, le temple est un symbole important pour ce nouveau pays car il représente une partie du patrimoine de la nation khmère et de sa grandeur passée. Aussi l’occupation du lieu est perçue comme l’incarnation de l’annexionnisme siamois qu’a connu le pays autant à la chute de l’empire khmer que durant la seconde guerre mondiale. Les craintes cambodgiennes paraîtraient sans doute relevant du fantasme si à cette époque une stabilité générale régnait en Asie. Mais le contexte est au contraire une Asie déchirée et en proie aux interventions extérieures, caractéristiques de la guerre froide. L’évocation de la menace du voisin thaï se place donc pour le Cambodge au-delà de la simple vocation à affirmer son identité et sa volonté d’exister.

Au cœur de la guerre froide, l’aspect idéologique va égaler, sinon dépasser, l’aspect symbolique de la dispute du temple et l’opposition internationale se retrouve entre les deux États : pro-américaine pour la Thaïlande et pro-communiste pour le Cambodge. Si entre 1953 et 1955, les relations entre les deux nations s’initient sur un début d’alliance encouragée par l’administration américaine, à partir de 1955, la neutralité du Cambodge puis l’infléchissement «communisant» du régime, à partir de 1958, provoquent une cristallisation et un accroissement des oppositions. À partir de novembre 1963, après l’instauration d’une alliance sino-khmère, l’évolution des structures économiques de l’État cambodgien et les tensions khméro-américaines, entraînent une généralisation des affrontements. Durant cette période, la Thaïlande et le Cambodge mènent des politiques extérieures et intérieures en tout point opposés : les relations entre les deux nations se structurent autour de mécanismes cycliques. La Thaïlande mène une politique de pressions diplomatiques, militaires, économiques et insurrectionnelles sur le Cambodge dans l’intention qu’il adopte, sous la menace, une position pro-occidentale. Le Sud Vietnam, un allié pro-occidental dont les antagonismes historiques avec le Cambodge sont semblables à ceux de la Thaïlande, est régulièrement associé à ces entreprises de déstabilisation. Néanmoins, cette politique produit l’effet inverse car le gouvernement khmer, assimilant ces opérations à la pérennité de l’impérialisme thaïlandais, se tourne vers les puissances communistes : essentiellement la Chine. Du fait des interventions extérieures, les deux pays ne parviennent pas à résoudre le problème frontalier.

À la suite de la mise en place du régime des Khmers rouges et jusqu’au rétablissement de la monarchie constitutionnelle, la question de l’appartenance du temple sera éclipsée par le fait que cette région demeure jusqu’en 1998, l’un des derniers bastions de la guérilla menée par les Khmers rouges ayant rejeté les Accords de Paris.

Bien que les interventions étrangères, liées à la guerre froide, soient terminées, le problème dépasse autant les deux pays. Après la période de la guerre, le Cambodge a cherché à s’insérer dans son environnement régional et à renforcer ses relations diplomatiques avec les pays partenaires du Sud-est asiatique.

C’est dans ce cadre que les autorités cambodgiennes ont dans un premier temps signé le traité d’amitié et de coopération d’Asie du Sud-est[11] (TAC), le 23 janvier 1995, avant d’adhérer à l’ASEAN[12], le 30 avril 1999. Ces dernières années, le conflit a repris de l’ampleur, notamment en raison de l’instrumentalisation du temple par la Thaïlande en proie à des troubles politiques internes. Le fait que le conflit s’exprime par la présence de forces armées des deux pays à la frontière, s’oppose ainsi autant au traité d’amitié et de coopération qu’à l’esprit d’unité de l’ASEAN. Pour ces raisons, le Cambodge a demandé à l’organisation asiatique d’intervenir afin de résoudre ce contentieux par la création d’une commission impartiale. Cette demande a été rejetée par la Thaïlande opposée à toute intervention de l’ASEAN. Ce rejet a souligné un point de faiblesse de l’ASEAN. En effet, la résolution de ce conflit par l’organisation met en lumière de nombreuses difficultés liées tant au développement d’un monde multipolaire faisant suite à la bipolarité de la guerre froide qu’à la diversité des régimes politiques représentés dans l’ASEAN. La recherche d’une cohérence est rendue laborieuse du fait que l’organisation inclut des régimes totalitaires, démocratiques ou semi-démocratique. Cette faiblesse s’ajoute à l’opposition institutionnelle de toute ingérence dans les affaires intérieures des membres et une absence de pouvoir coercitif. De fait, la recherche d’une solution viable pour le temple de Preah Vihear semble aussi importante pour le développement de l’ASEAN que pour la stabilité de la région de l’Asie du Sud-Est, plaçant ce patrimoine au cœur d’enjeux internationaux, au-delà de la simple question de la protection du patrimoine.


[1] Il s’agit des provinces de Battambang, Siem Reap, Banteay Mean Chey et Otdar Mean Cheay

[2] Brocheux Pierre et Héméry Daniel, Indochine la colonisation ambiguë, 1858-1954, Edition La Découverte, 2001, Paris.

[3] La nation «pan thaïlandaise» devait regrouper, le Cambodge et le Laos mais aussi des régions de Malaisie, d’Inde, de Chine, de Birmanie et même du Tonkin et du Tibet.

[4] Arrêt du 15 juin 1962, page 35.Sources : Cour Internationale de Justice Affaire du Temple de Preah Vihear [en ligne] CIJ http://www.icj-cij.org/docket/files/45/4870.pdf (page consultée le 15 aout 2010)

[5] Jusqu’en 1998, la zone du temple de Preah Vihear est restée aux mains des derniers rebelles Khmers rouges

[6] Voir Figure n°9, page 78.

[7] Voir figure n°10, page 79

[8] Source : ministère des Affaires étrangères et de la coopération internationale [en ligne] http://www.mfaic.gov.kh/ (page consultée le 16 août 2010)

[9] Source : Ambassade Royale du Cambodge en France / informations générales/dossier Preah Vihear [en ligne] http ://www.ambcambodgeparis.info/images/ambdoc/pdf/Preah%20Vihear2.pdf (page consultée le 14 août 2010)

[10] Source : Ambassade Royale du Cambodge en France / informations générales/dossier Preah Vihear [en ligne] http://www.ambcambodgeparis.info/images/ambdoc/pdf/Preah%20Vihear2.pdf (page consultée le 14 août 2010)

[11] Ce Traité institutionnalise les grands principes de base de l’ASEAN, soit le respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’identité nationale, la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats membres, le renforcement de la coopération effective entre les Etats, la renonciation au recours à la force ou à la menace d’un tel recours, le règlement pacifique des différends.

[12] L’Association des nations de l’Asie du Sud-est (ANASE ou ASEAN) est une organisation politique, économique et culturelle regroupant dix pays d’Asie du Sud-est. Elle fut ondée en 1967 à Bangkok par cinq pays dans le contexte de la guerre froide pour faire barrage aux mouvements communistes, développer la croissance et le développement et assurer la stabilité dans la région, elle a pour but, aujourd’hui, de renforcer la coopération et l’assistance mutuelle entre ses membres, d’offrir un espace pour régler les problèmes régionaux et peser en commun dans les négociations internationales