Quand le patrimoine est source de controverses
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Une patrimonialisation nécessaire ?

 

La patrimonialisation de ces lieux est un choix difficile en raison de la sensibilité de la question. Aussi l’on peut se demander si cette sensibilité ne rend pas nécessaire l’action de patrimonialisation.

A- Pourquoi patrimonialiser ?

La première des raisons justifiant une conservation de ces monuments est que cela participe au devoir de mémoire. Ce devoir est très important car non seulement il permet de rendre justices aux victimes de ces régimes, mais il est aussi un moyen d’éduquer les générations futures, en comprenant les mécanismes qui ont mené à l’installation de ces autocraties. La patrimonialisation sert ici à créer un garde-fou qui rappelle qu’il est parfois facile de se laisser manipuler et entraîner vers des idées et actes qu’on jugerait condamnables en temps normal.

Ensuite, la patrimonialisation s’impose car ces réalisations architecturales et urbaines font partie de l’histoire du pays, de la ville. Elles témoignent ainsi de la manière dont on a pensé la ville à un moment donné. Et cette manière de penser a imprimé sa marque de manière indélébile sur le tissu urbain, puisque des quartiers ou des pans entiers de la ville ont été structurés autour de ces monuments et de fait de ces idéologies. Un des exemples les plus évidents est bien sûr les villes nouvelles créées ex nihilo, par exemple avec le projet fasciste d’assainissement des Marais Pontins dans le Latium.

Pour aller plus loin, face aux partisans de la disparition de ces traces d’un régime totalitaire, certains chercheurs répondent qu’il faut faire la part des choses. La patrimonialisation des réalisations architecturales et urbaines d’un régime totalitaire ne doit pas être perçue comme une tentative de réhabilitation de ce régime, il faut dissocier la critique du régime et la critique de l’architecture et de l’urbanisme. Il ne s’agit pas pour autant d’adopter un discours révisionniste, mais de s’affranchir des « passions » pour considérer tout ce dont témoignent cette architecture et cet urbanisme, au-delà de ce que le régime totalitaire a pu vouloir leur faire dire à un moment donné.

En d’autres termes, il faut reconnaître les éventuelles qualités de ces réalisations, et également prendre en compte leurs conditions de production, de réalisation, de réception et mesurer l’écart qu’il peut parfois y avoir entre le projet commandité, et la réalisation effective selon que l’architecte ait conservé une part de liberté, ou que le projet ait dû s’adapter à des contraintes budgétaires ou au contexte politique et social.

Pour reprendre l’exemple des villes nouvelles italiennes créées à l’initiative de Mussolini, c’est le parti qui semble avoir été pris en matière de patrimonialisation. Il faut savoir que souvent ces projets de fondation de villes nouvelles ont eu un succès mitigé. En effet d’une part le régime fasciste n’a pas eu les moyens de ses ambitions et d’autre part les efforts ont surtout porté sur la mise en scène de la fondation, avec la pose de la première pierre, sans vraiment se préoccuper ensuite du devenir de la ville. Mais la fondation de ces villes, telle Littoria, aujourd’hui Latina, est profondément liée au régime fasciste et au projet d’assainissement des Marais Pontins dans le Latium, cela se voit toujours dans son architecture et dans sa structure urbaine.

Sur le portail touristique de la ville de Latina, on remarque une approche régionale du patrimoine. Cette approche, au travers l’histoire du Latium, permet d’accorder une grande place à l’histoire de la région bien avant la fondation des villes nouvelles par Mussolini, en remontant parfois jusqu’à la Préhistoire. Lorsque le site évoque la fondation des villes nouvelles, les allusions au fascisme sont rares. C’est le projet d’assainissement des marais, avec la lutte contre la malaria et la transformation du territoire et du paysage, qui est mis en valeur sans vraiment évoquer la paternité du régime fasciste.

Il faut évidemment faire la part des choses, puisque ce site internet dédié à la promotion touristique de la région ne nous renseigne pas sur la muséographie et le contenu des expositions, mais il peut paraître dangereux de passer sous silence le contexte politique qui a influencé la fondation de ces villes. En effet, cela peut servir les nostalgiques du régime fasciste, donner prise à un discours révisionniste qui ne retient que les aspects positifs pour effacer le côté sombre. Pour preuve, parmi les rédacteurs de la Charte de Latina [1], qui doit promouvoir le patrimoine des villes italiennes de fondation, certains tiennent un discours ambigu, à l’image de Fabio Bianchi, qui estime que « le regard sur le fascisme a changé et les conditions de sérénité sont réunies pour juger. Il n’y a pas eu que des moments noirs. »

Ce dernier exemple montre que même si la patrimonialisation de l’architecture et de l’urbanisme totalitaires se justifie, celle-ci présente tout de même un danger, à savoir : donner lieu à des interprétations erronées, servir le discours des révisionnistes, créer un potentiel lieu de pèlerinage pour les nostalgiques

B – servir l’histoire, ne pas la réécrire

Face à ces risques, la patrimonialisation doit se faire avec certaines précautions. Même s’il faut laisser les formes architecturales et urbaines héritées des régimes totalitaires s’affranchir en partie des idées condamnables qui ont pu présider à leur naissance, il paraît tout de même important de contextualiser pour éviter de donner lieu à des dérives. C’est le choix qui a été fait pour le palais des Congrès de Nuremberg. Construit à partir de 1935, pour accueillir les discours d’Hitler, il accueille, depuis 2001, un centre de documentation qui présente une exposition permanente intitulée Faszination und Gewalt (« Fascination et terreur »). L’objectif de ce centre est d’offrir un recul nécessaire à l’interprétation de l’architecture présente, de donner les moyens de comprendre au sein de quels mécanismes s’insérait l’édification d’un tel bâtiment. Pour marquer une rupture importante entre l’idéologie de la conception du bâtiment et le discours du centre de documentation, l’architecture a été utilisée comme en témoigne l’accès au lieu.

 

Entrée du Centre de documentation sur le parti nazi (© Chris Baier)

Comme cela a été évoqué précédemment, le patrimoine d’une ville est un élément clef de sa construction identitaire. Dans le cas du patrimoine totalitaire, il peut être lourd à porter, d’autant plus que souvent l’emprise spatiale et visuelle de ce patrimoine tend pour chaque acte de valorisation à faire croire qu’il occupe une place centrale dans la constitution de l’identité de la ville. Or si une ville assume ce passé, elle peut aussi légitimement prétendre à se construire une nouvelle identité. Dans ce cas, la solution peut venir d’un patrimoine « concurrent », qui vient contrebalancer le patrimoine totalitaire et ainsi permettre à la ville d’assumer le passé tout en marquant la rupture en montrant une identité plurielle.

Un exemple illustrant parfaitement ce cas est l’aéroport de Tempelhof à Berlin. Mis en service en 1923, il fut réaménagé et agrandi sous la direction d’Albert Speer, alors architecte d’Hitler, afin d’accueillir 85 000 spectateurs pour les défilés à la gloire du Reich. Cet aéroport devait devenir la porte d’entrée monumentale [2] de Germania, la capitale dont rêvait Hitler. En 2008, il a été fermé pour des raisons de sécurité et de rentabilité, ce malgré d’importantes manifestations parmi la population berlinoise, très attachée à cet aéroport. Cette volonté de sauvegarder l’aéroport s’explique par le fait qu’il n’est pas seulement un symbole de l’architecture du IIIe Reich puisqu’il est aussi l’emblème du pont aérien mis en place lors du blocus de Berlin [3]. C’est probablement cette double signification qui fait que Tempelhof sera très probablement réhabilité, malgré le souvenir de l’Allemagne nazie.

Un autre exemple de la nécessaire réappropriation du symbolisme d’un quartier du patrimoine totalitaire est le cas du « centre civique » de Ceausescu à Bucarest. Ce « centre civique » aux dimensions monumentales est constitué de plusieurs éléments distincts. Ainsi, il se compose de la Maison du peuple, dont la surface habitable totale est de 330 000 m2, du boulevard de la Victoire du socialisme, d’une longueur d’environ trois kilomètres. Sa construction, commencée en 1984, a nécessité la destruction d’une grande partie du centre ancien et avait pour objectif la concentration des quatre principales institutions du pays [4] , mais la chute de Ceausescu en 1989, empêchera ce projet ; le bâtiment étant à peine terminé. Quelques années après la chute du régime, le bâtiment est renommé, devenant ainsi le palais parlementaire, lorsqu’il accueille le parlement roumain avec la Chambre des députés en 1996 et le Sénat, en 2004. Cette installation du pouvoir législatif sera à l’origine d’une importante polémique ; cela étant considéré comme la réalisation du testament de Ceausescu puisqu’il y a une réelle concentration du pouvoir [5] dans les bâtiments du « centre civique » comme souhaité à l’origine du projet. En plus, du parlement, le musée national d’art contemporain, le centre international de conférences ainsi que plusieurs associations (ONG et fondations) emménagèrent dans le bâtiment.

Palais du parlement de Bucarest ( Roumanie)

Au-delà de la polémique sur la concentration du pouvoir dans ce lieu, le monument reste très controversé. En effet, désormais il figure comme étant le monument de la ville dont l’image est utilisée pour représenter la ville dans de nombreux guide touristique or pour les Roumains il évoque un souvenir désagréable et un passé encore récent. Aussi pour nombreux d’entre eux, en particulier l’élite du pays, il ne représente que l’ère communiste de ce pays. Actuellement les Roumains semblent désireux de créer un nouvel emblème qui vienne concurrencer le centre civique de Ceausescu, en reconfigurant le centre urbain et en offrant un autre symbole à l’identité de Bucarest.


[1] La charte de Latina est un protocole d’accord par lequel chacun s’engage à « valoriser le patrimoine architectural et environnemental des villes italiennes de fondation », signé le 26 septembre 2008 par les maires et adjoints à la culture d’une quinzaine de villes dites « villes de fondation ». 

[2] Le bâtiment principal mesure 1230 mètres de long, avec un hall d’entrée mesurant 90 mètres de long et 14 mètres de hauteur de sous plafond.

[3] Le 24 juin 1948, à l’issue d’une longue dégradation des relations entre les quatre occupants de l’Allemagne, l’Union soviétique bloque les voies d’accès terrestre à Berlin-Ouest. Commence alors le « blocus de Berlin », qui durera jusqu’au 12 mai 1949.

[4] Il s’agit de La Présidence de la République; La Grande assemblée nationale ; Le Conseil des Ministres et Le Tribunal Suprême.

[5] D’autant plus que pas moins de sept ministères sont situés aux abords du parlement.