Quand le patrimoine est source de controverses
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Question sensible, Patrimonialisation difficile.

 

La patrimonialisation de ce patrimoine est une question très sensible puisqu’il est difficile alors de défaire le lien entre ces réalisations et les régimes politiques qui en sont à l’origine puisqu’elles symbolisent des systèmes de pensée qui sont aujourd’hui presque unanimement condamnés. De fait, deux approches principales s’opposent autour de la question de la patrimonialisation de l’architecture ou de l’urbanisme totalitaire. En effet si la première est partisane de la démolition de ces œuvres instrumentalisées, la seconde se prononce en faveur de leur conservation.

La sensibilité de la question et l’antagonisme des approches sont tels que même quand la patrimonialisation semble décidée, le destin du lieu ou du bâtiment en question n’est pas scellé pour autant. Ainsi même quand un monument d’un régime totalitaire est protégé au titre des monuments historiques, il peut continuer à être menacé par des actes de vandalisme ou par des projets d’aménagement urbain.

Aussi, nous allons nous intéresser à ce qui fait obstacle à la patrimonialisation, aux raisons invoquées par les opposants à la conservation de ces réalisations architecturales et urbaines.

A – Les obstacles à d’ordre pratique.

Les raisons justifiant les choix de ne pas conserver ces monuments sont multiples et ne répondent pas forcément à une logique de destruction volontaire. En effet, ce patrimoine est récent et, en comparaison avec des monuments plus anciens, dispose d’une considération patrimoniale particulière puisqu’inclus dès sa conception. De fait, certaines logiques économiques ou immobilières inhérentes à l’évolution de la société se posent sur l’avenir de ces bâtiments dont le caractère récent associé au témoignage historique controversé constitue une faiblesse. Ces menaces répondent parfois à un aspect pratique, comme le coût que représente leur réhabilitation[1] ou l’espace libérable qu’il représente en cas de démolition en raison de forte emprise au sol. De plus, au-delà de toute considération esthétique de leur aspect massif, ces constructions, encombrantes sur les plans spatial et visuel, sont parfois une contrainte importante dans l’évolution de l’urbanisme notamment pour la réhabilitation des quartiers ou ils sont situés.

L’exemple même est ici le Palais de la Culture et de la Science (Palac Kultury i Nauki, PKiN) de Varsovie. Offert par Staline à la Pologne, alors un des pays satellites de l’URSS, il fut construit entre 1952 et 1955. À son inauguration, c’était la plus haute construction d’Europe après la Tour Eiffel, mesurant 230 mètres auxquels s’ajoutent les 43 mètres de l’antenne. Aujourd’hui 6e gratte-ciel en Europe et classé au monument historique depuis 2007, les habitants de Varsovie en ont une version ambivalente. En effet, s’il est considéré comme un symbole de la ville, celui-ci n’est pas forcément flatteur comme le montrent les surnoms qui lui sont attribués tels que « pièce montée », le « gâteau de mariage russe », la « caserne verticale », ou encore le « monstre »[2] . Tout cela montre qu’aujourd’hui son appréciation esthétique et son intégration au reste de la ville ne semblent pas aller de soi. Aussi, régulièrement, un homme politique polonais, Radoslaw Sikorski, relance la polémique en appelant à la démolition du bâtiment, car selon lui cela permettrait de libérer de la place pour créer des espaces verts en centre-ville et permettre de substantielle économie. En effet, le bâtiment, qui doit de surcroît subir une réhabilitation onéreuse, est en l’état actuel des choses une charge financière importante [3].

Palais de la Culture et de la Science (Varsovie), Auteur : GIRAUD Patrick

B- Des obstacles mémoriels

Au-delà de cet aspect matériel et budgétaire, conserver l’architecture totalitaire peut être aussi considéré comme une volonté de maintenir vivant le souvenir d’une époque « maudite » ; souvenir d’autant plus douloureux qu’il est récent. Si cette mémoire s’applique aux injustices et victimes de ces régimes, elle rappelle aussi la mémoire de ceux qui ont collaboré à différents degrés avec ce régime et bien au-delà ce souvenir peut concerner un peuple entier en lui rappelant qu’il s’est laissé dominer, qu’il n’a peut-être pas réagi aussi fort qu’il le pouvait contre un système et des idées qui aujourd’hui sont dénoncés.

De plus, le patrimoine étant lié la construction identitaire, la patrimonialisation de l’architecture et de l’urbanisme hérité des régimes totalitaires peut sembler constituer un symbole peu honorable, lourd à porter, et peut donc être vue comme un obstacle à la réconciliation d’un peuple et à la construction d’un nouvel avenir, en ravivant la honte du passé ou la haine contre les anciens oppresseurs.

Enfin, la patrimonialisation des monuments des régimes totalitaires pose la question de la signification originelle de ces réalisations. Dans la partie précédente, on a vu que l’architecture et l’urbanisme avaient été instrumentalisés. Ces réalisations avaient une visée de propagande, elles sont porteuses de symboles et renvoient à une mythographie propre aux régimes totalitaires qui les ont commanditées. Si patrimonialiser ces réalisations peut être perçu comme accorder une forme de victoire au régime, lui donner droit de cité, en lui accordant la postérité qu’il visait justement à travers ses réalisations, voir être considéré comme une réhabilitation du régime totalitaire, leur destruction peut, elle, être assimilée à une volonté d’effacer le passé, entraînant un sentiment d’injustice pour les victimes du régime totalitaire, puisque tenter de soustraire de la mémoire collective l’histoire de ces régimes revient à leur enlever le statut de victimes.

Pour les autorités qui succèdent au régime totalitaire, l’inaction est une réponse à ce dilemme. Aujourd’hui, cela se voit surtout pour les monuments soviétiques dans les anciens pays satellites de l’URSS.

Mais en laissant ces lieux en l’état sans chercher à la protéger, la question du devenir reste entière. Aussi face à ce refus d’agir de nombreuses voix se prononcent en faveur de la patrimonialisation de l’architecture et de l’urbanisme totalitaires.


[1] Soit en raison des actes de vandalisme dont ils ont été victimes, soit parce qu’ils ont mal vieilli

[2] Les habitants expliquent aux touristes que les plus belles photographies de Varsovie sont prises à partir du 30e étage du Palais, parce que c’est le seul moyen pour qu’il ne soit pas sur la photographie.

[3] De par son volume considérable et en raison de sa conception ancienne, ce bâtiment engendre d’énormes gaspillages d’énergie.