Quand le patrimoine est source de controverses
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Architecture et urbanisme « totalitaires »

Avant de s’intéresser concrètement aux problèmes liés à la patrimonialisation de cette architecture, il convient de définir ce qui la caractérise.

A – Quelles caractéristiques ?

Le concept d’architecture totalitaire repose sur les constructions des régimes nazi, fasciste et communiste (pendant la période stalinienne) présentant un ensemble de similitudes, mais aussi de nombreuses différences. Ainsi, les styles empruntés pour les constructions sont relativement diversifiés. On retrouve les styles néoclassiques (néo-romain et néo-grec) ainsi que néo-Renaissance, mais ils peuvent cependant être adaptés à des styles régionaux, dits aussi vernaculaires. Ainsi, si en URSS l’architecture peut se définir comme étant néoclassique, régionaliste, mais aussi moderne, en Italie elle sera néo-rationaliste. Il est donc difficile d’englober sous cet aspect tous les styles d’autant plus que cette architecture fut aussi prisée dans les années 1930 dans les démocraties comme en témoignent par exemple le Jefferson Memorial aux États-Unis ou le Palais de Chaillot à Paris. Ce style est en effet la conséquence de l’affirmation des États dans le domaine architectural, à la suite de leur intervention croissante dans l’économie provoquée par la Première Guerre mondiale puis les crises économiques, et de la montée en puissance du concept de planification économique, territoriale, etc. Il est donc l’expression d’un État interventionniste, qu’il soit État-providence démocratique ou État totalitaire.

 

 

À Gauche: Jefferson Memorial, Washington DC ; à droite: le Palais de Chaillot, Paris (©Photo Cité Architecture)

Dans le cas qui nous intéresse, il faut alors prendre en compte non pas l’aspect esthétique du bâtiment, mais avant tout le sens qui lui a été conféré sous le régime totalitaire. L’étude sous cette perspective ouvre deux sens importants.

Premièrement, comme mentionné précédemment, les régimes totalitaires se réfèrent à l’idée d’un homme nouveau. Si la majorité des réalisations touchent un cadre public, on trouve aussi des immeubles d’habitation. Leur but est autant la modernisation de l’habitat dans le cadre de préoccupations hygiénistes, que de permettre de formater le quotidien. La construction d’un nouveau mode de vie est également vue comme un moyen de construire un homme nouveau répondant aux nouvelles idées de la société.

Le deuxième sens est lui beaucoup plus important, il s’attache à la fonctionnalité de ces constructions, qui s’accorde à la propagande visuelle et va même au-delà puisque ces lieux nouveaux sont destinés à être habités, vécus, utilisés tout en étant vus, lus et éventuellement décryptés. Dans le cadre des régimes totalitaires, l’architecture doit répondre à trois fonctions essentielles.

Il s’agit d’abord de la représentation. Cet aspect n’est pas valable uniquement pour les régimes totalitaires, mais pour tout régime politique marqué par la mégalomanie de son/ses dirigeant(s). Il en découle une monumentalité des constructions, qui doit fournir de nouveaux repères, ceux du nouveau régime politique.

L’architecture a aussi une fonction de liturgie politique. Les réalisations se placent souvent dans le cadre de la création de lieux pour le culte politique, elles doivent non seulement accueillir les foules, mais participer à la mise sous influence par un fort pouvoir suggestif (ce qui va de pair avec la fonction représentative).

Enfin, l’architecture se doit de participer à la formation de l’homme nouveau. Cet aspect prend plus en compte au-delà de la simple architecture un aspect urbaniste. L’organisation de la ville autour de ces immeubles de grande ampleur leur confère une visibilité immédiate visant à frapper l’imaginaire et alors agir sur l’inconscient collectif. L’architecture et l’urbanisme, notamment par l’aménagement des espaces publics, deviennent des outils de contrôle des masses. L’architecture qui se veut explicite a pour but de faire passer un message, d’évoquer la mythographie du régime au travers de signes perceptibles de manière évidente, et au travers desquels la population doit facilement se reconnaître.

De plus, cette architecture par son apparence souvent monolithique incarne non seulement les idées de grandeur et de puissance correspondant à la propagande du régime sur le nouvel État : l’architecture doit se révéler attractive, mais aussi rappeler la force répressive, en symbolisant la capacité à écraser tout ennemi.

 

B – Architecture et urbanisme au service du régime

 

Cette architecture est indissociable d’un urbanisme, lié au régime politique. Cette association mise au service de la politique, a pour but d’établir dans l’inconscient collectif un paradoxe qui veut que comme les réalisations sont les représentations du pouvoir et que de fait les modifications faites à l’espace urbain se veulent pérennes et ineffaçables, c’est alors le régime politique en place qui est pérenne. L’objectif est de laisser une empreinte indélébile, de marquer la postérité. Si ce dernier trait se retrouve dans tous les régimes politiques, à l’exemple de Georges Pompidou et du centre Beaubourg ou encore François Mitterrand et la pyramide du Louvre, dans le cas du totalitarisme l’impact sur l’urbanisme est beaucoup plus conséquent, puisque l’on peut constater en général une restructuration des centres urbains.

 

 

Pyramide du Louvre © Jean-Guy Bineau avril 2004

Dans ce cas nous pouvons prendre comme exemple celui de l’Italie fasciste. Rome, sous Mussolini, subit de nombreuses modifications. Le traitement spécifique apporté au tissu urbain ancien n’est qu’une mise aux normes d’un cadre urbain susceptible de faire ressortir, et cela d’ailleurs où que ce soit dans la botte italienne, les mises en scène fascistes mégalomanes. Pour valoriser la nouvelle architecture urbaine qui sert de décor à cette mise en scène, les vastes espaces dégagés au début des années 1930 ne sont que partiellement reconstruits, et un strict zonage urbain distingue clairement et systématiquement zones de commandement, zones de résidence et zones de production. Ainsi, dédensification et distribution spatiale rigide des fonctions ne sont que des préalables avant que ne soit entreprise la construction d’édifices de prestige propres à mettre en relief la « grandeur mussolinienne ». La monumentalité qui se substitue alors aux maisons insalubres ou délabrées indique la ferme volonté d’une réorganisation sociale et politique qui s’appuie sur une discipline inflexible où l’isolement et les dimensions hors gabarit de quelques bâtisses seraient comme la métaphore urbanistique du chef unique. L’urbanisme fasciste est explicitement utilisé comme un outil de propagande qui se manifeste, au premier degré, par l’édification de monuments à l’architecture peu subtile, mais le message idéologique peut aussi imprégner discrètement, voire de manière subliminale, mais profondément, les paysages comme cela aurait dû advenir à Milan où avait été projeté, sans que cela ne voie le jour, un ensemble d’immeubles dont la disposition était telle qu’elle aurait permis de lire « DUCE » ! Ici, c’est l’illustration même que le but recherché par les autorités ne soit pas seulement de construire, de créer l’habitat ou de permettre l’investissement, mais bien de contribuer à renforcer le régime en faisant appel à des procédés frappants par le message qu’ils véhiculent et par leur forme.

L’Italie présente aussi le cas particulier des villes créées par Mussolini pour une partie après l’assainissement des marais pontins. Ces fondations résultant de travaux d’aménagement du territoire, sont en réalité davantage des centres à caractère rural à l’exception de Littoria, actuelle Latina, et de Carbonia (en Sardaigne). La création de ces centres ex nihilo laisse une grande ouverture tant au niveau de l’urbanisme, mais aussi de la propagande. En effet, du point de vue de la propagande, l’idée est de permettre une présence sur l’ensemble du territoire et faire preuve de l’intégration nationale afin de mettre en avant la force génératrice et novatrice du régime, et du retour d’une stabilité interne. L’image qui est recherchée est l’opposé d’un pays répondant à une logique de territoire fonctionnant selon des pôles économiques industriels. Il y a une forte volonté de relancer l’économie, mais en prônant une solution rurale pour inverser les flux de population des masses rurales vers les centres urbains, et ainsi permettre un assainissement social des centres urbains.

Il est important aussi de remarquer que du fait de la pure création de ces centres, il y a une absence de contrainte, une parfaite liberté pour modeler la ville et ainsi lui donner entièrement un sens politique. Cela transparaît au travers de la symbolique des noms choisis pour les villes, car les dénominations des nouveaux organismes urbains se conjuguent pour évoquer le nom et le rôle du dictateur (Mussolinia, Guidonia) et les bienfaits de sa politique (Aprilia, Fertilia).

 

vue aerienne de Littoria (Latina aujourd'hui) en 1932

Mussolini dit lui-même dans l’éditorial de la revue « Critica fascista » de 1926 : « Nous ne devons pas rester contemplatifs, nous devons exploiter notre patrimoine du passé. Nous devons créer un patrimoine nouveau à placer à côté de l’ancien, nous devons créer un art nouveau, un art de notre temps, un art fasciste ». Ainsi, le patrimoine totalitaire a été conçu en tenant compte de sa future valeur patrimoniale. Aujourd’hui, nombre de ces constructions sont toujours présentes, mais quel sens donner alors à ces vestiges et quelle approche adopter face à ce patrimoine ?