Quand le patrimoine est source de controverses
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Le patrimoine colonial ou l’évolution du monde

Le patrimoine colonial est souvent considéré comme un patrimoine récent, une notion contestable car le patrimoine archéologique, par exemple, englobe toutes les traces de l’existence humaine et de ses activités dans un lieu donné, ce qui ne peut être assimilé à un patrimoine nouveau. Il convient alors de préciser que cet adjectif s’explique par la naissance récente de l’action de patrimonialisation du bâti qui s’inscrit globalement dans une approche nouvelle de la part des pays anciennement colonisés. Cette démarche « post-coloniale » se situe dans un contexte historique et politique, mais aussi dans celui de la mondialisation et de la question de l’universalité.

I – Un patrimoine récent ?

La patrimonialisation récente du bâti colonial se distingue du mouvement des demandes de restitution du patrimoine « pillé » qui prend de l’ampleur peu après l’accession à l’indépendance des pays anciennement colonisés, particulièrement en Afrique. Ceux-ci prennent alors conscience du rôle important joué par l’affirmation d’une identité propre pour accéder à une émancipation effective. Cette nouvelle construction de l’identité ne peut se faire sans intégrer l’identité culturelle. Cette dernière est définie, selon la conférence mondiale sur les politiques culturelles, comme « une richesse stimulante qui accroît les possibilités d’épanouissement de l’espèce humaine en incitant chaque peuple, chaque groupe, à se nourrir de son passé, à accueillir les apports extérieurs compatibles avec ses caractéristiques propres et à continuer ainsi le processus de sa propre création » [1].

Cette notion d’identité se matérialise tout particulièrement dans le patrimoine culturel. L’épanouissement culturel a semblé indissociable du patrimoine et les pays, qui cherchaient à affirmer leur identité, ont souhaité le retour d’objets symboliquement importants, les plus représentatifs de leur culture. Ces réclamations étaient accompagnées d’une véritable volonté de tourner définitivement la page de l’époque coloniale. À la fin des années soixante-dix, quelques restitutions ont lieu à l’exemple de la Belgique qui a rendu au Zaïre quelques milliers d’objets culturels en 1977.

Mais cette construction identitaire n’est, dans ce cas, que partielle car elle occulte certains passages de l’histoire et ne prend pas en compte les apports extérieurs, en rejetant, par exemple, tout rapport à la culture des colons. Or, le contact de deux cultures différentes a naturellement entraîné des transferts de l’une à l’autre. Dans le cadre de la question patrimoniale, l’héritage de la colonisation est essentiellement sous forme de patrimoine bâti. De fait, la valorisation de ce patrimoine prit plus de temps que le patrimoine pré-colonial. Les lieux concernés ont été réutilisés et modifiés, sans volonté de conserver l’intégrité initiale du bâtiment, ou alors simplement détruits pour laisser la place à des immeubles modernes, puisqu’il s’agit en partie d’effacer les traces d’un passé d’asservissement. Les premières expressions d’un regard patrimonial sur ces bâtiments proviennent alors d’occident et seuls quelques intellectuels, en contact étroit avec la France, s’y sont intéressés. Le plus souvent, les acteurs politiques africains considèrent que cet intérêt constitue une forme de réhabilitation du colonialisme et n’entreprennent donc aucune action de patrimonialisation. C’est au cours des années quatre-vingt-dix que les positions commenceront à évoluer. Cela s’explique d’une part par l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération d’hommes politiques moins marqués par la colonisation, ne l’ayant connu que brièvement lors de leur enfance ou par les récits de leurs aînés. De fait, ces hommes ont la capacité de distinguer le lieu de la société qu’ils représentent. D’autre part, les États africains espérant bénéficier économiquement du développement du tourisme international, encouragent une approche patrimoniale et un développement du patrimoine culturel dont le bâti. Certains pays, n’ayant pas ou peu de vestiges culturels traditionnels spectaculaires, cherchent à valoriser d’autres témoignages historiques, en l’occurrence les anciennes places de traite ou/et les villes coloniales. D’ailleurs, ces lieux présentent l’avantage d’être situés à proximité de la mer et peuvent associer tourisme culturel et activité balnéaire. Cette nouvelle approche économique est de plus encouragée par l’UNESCO, dont les inquiétudes à propos du patrimoine sont aujourd’hui largement médiatisées.

Mais globalement, cette approche patrimoniale du bâti colonial n’est pas synonyme de patrimonialisation car seules les élites sont sensibilisées à la cause du patrimoine colonial. Si ce point de vue patrimonial prend forme dans le discours, les constitutions d’inventaires et la mise en place de protections législatives calquées sur celles en vigueur en Europe, il reste encore principalement motivé par l’aspect économique plus que culturel. En témoignent les demandes d’inscription des sites coloniaux sur la Liste du Patrimoine Mondial [2] dans le but d’attirer les touristes occidentaux.

Cette évolution du patrimoine colonial dans sa globalité montre qu’il s’agit avant tout d’un patrimoine politique.

II – Un patrimoine politique ?

Tout patrimoine comporte une dimension politique puisqu’il se rattache à l’identité d’un peuple. Dans le cas du patrimoine colonial, cette dimension est d’autant plus forte car il se place dans le contexte de sociétés encore dans un processus de construction identitaire. Le patrimoine colonial est alors l’enjeu d’une conception du rapport au passé. De plus, puisque c’est par ce rapport que se construit l’identification par l’acceptation du projet social d’une société et de son histoire, le patrimoine peut être défini comme un objet politique.

L’aspect politique s’exprime clairement dans le rapport entre l’objet patrimonial et son destinataire. Comme nous l’avons vu précédemment, le patrimoine existe souvent par la force de son symbolisme. La patrimonialisation de l’héritage colonial opère une profonde transformation de la symbolique nécessaire à l’appropriation du lieu dans le cadre de la construction identitaire. Cette mutation de la symbolique n’est pas exclusive au patrimoine colonial puisque l’illustration même de ce changement est le château médiéval qui en occident ne symbolise plus les privilèges d’une classe, mais représente l’architecture et le mode de vie d’une époque révolue. Cette rupture symbolique découlant de la distanciation récente entre l’époque coloniale, pas si lointaine, et la société contemporaine, est essentielle à la patrimonialisation de l’héritage colonial puisqu’elle permet de redessiner un passé en fonction d’une nouvelle perception. Néanmoins, cela n’induit pas la transposition d’un regard positif sur tous les lieux du passé. Il existe ainsi nombre de monuments ou lieux attachés à une image négative. Si une transformation dans la perception à lieu, puisqu’ils passent de lieux de souffrance à lieux de mémoire, elle n’altère pas le sens du symbole. La patrimonialisation de ces lieux provient d’une démarche souvent antérieure à l’indépendance des colonies puisqu’elle prend forme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale afin de rendre hommage aux victimes du conflit et plus particulièrement aux victimes des camps de concentration. Dans le cas du patrimoine colonial, ces lieux peuvent faire l’objet d’une double lecture politique. Premièrement, la patrimonialisation de lieux évoquant négativement le passé a un rôle commémoratif pour les victimes, mais aussi une fonction pédagogique, en témoignant de la violence d’un moment de l’histoire et en soulignant l’inhumanité de certaines époques et de certains régimes politiques. Loin de stigmatiser les futures générations en les associant soit aux bourreaux soit aux victimes, ces lieux doivent susciter chez le visiteur la volonté de lutter contre le retour des pratiques sociales et politiques qui en sont à l’origine. Ainsi, la mise en avant du patrimoine colonial en rapport à la traite négrière par les États africains se distingue de celle mise en place par les colons. Là où ces derniers considéraient les forts côtiers comme monuments historiques en raison de leurs anciennetés et de leurs architectures singulières dans la région, les États indépendants, tout en poursuivant cette politique conservatoire, y ajoutent l’image de l’esclavage. C’est dans cet esprit que Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal, créa le « Sanctuaire de la Traité négrière » à Gorée, destiné à rappeler l’oppression subie pendant des siècles par les Africains.

La deuxième lecture politique qui peut être faite de la patrimonialisation de l’héritage colonial s’explique par la politique culturelle et patrimoniale mise en place par les puissances colonisatrices. Si l’on ne peut nier la mise en place d’une réelle politique patrimoniale lors de la colonisation, il est important de souligner qu’elle consistait à glorifier la puissance coloniale. Pour cela, à la plupart des monuments historiques « indigènes » identifiés fut attribuée une valeur négative qui renvoyait à une appartenance culturelle passée et à la valorisation de la culture occidentale s’opposant aux cultures dites « primitives ». L’un des exemples illustrant parfaitement cette instrumentalisation du patrimoine est la sauvegarde du palais royal du dernier souverain du royaume d’Abomey [3]. Cette campagne de restauration, menée dès le début de la colonisation, avait plusieurs objectifs. Dans un premier temps, il s’agissait de commémorer la victoire française sur un monarque ennemi. Ainsi, en rappelant la puissance affichée par l’étendue du domaine palatial, la victoire de l’armée française était valorisée. Dans un second temps, il s’agissait d’affecter une nouvelle fonction au lieu et de rompre avec sa symbolique, de marquer la rupture entre les cultures. Celle-ci passa par la transformation du palais en musée, avec une muséographie qui soulignait la barbarie et le primitivisme du royaume avant sa colonisation. Ainsi, la conversion d’un lieu représentant l’époque d’un tyran en lieu d’apprentissage appuyait l’image d’une colonisation bienfaitrice, la légitimant de fait.

 

Palais des Rois d'Abomey © UNESCO/ Malempré, Georges

 

On peut donc distinguer la patrimonialisation des lieux « négatifs », mis en œuvre pour ne pas oublier le passé (ou le rappeler aux générations futures), et la patrimonialisation coloniale dont la portée est beaucoup plus politique et prend un sens moral, aidé en cela par le phénomène de mondialisation et le principe d’universalité.

III – Mondialisation et universalité.

Le patrimoine colonial se distingue donc en plusieurs catégories, l’héritage bâti et le patrimoine « pillé ». Ces deux catégories diffèrent en de nombreux points à l’exemple de leur relation à l’échelle du temps. Aussi, si les deux trouvent leurs racines dans la mondialisation, il n’en répondit pas de la même manière : le second étant plus attaché à la notion d’universalité.

Le patrimoine bâti colonial doit en partie sa sauvegarde au phénomène de mondialisation contemporain. En effet, le développement des échanges liés à l’essor des technologies de communication permit, dans un premier temps, une sensibilisation des élites des pays africains notamment sur l’importance de ce patrimoine, mais la mise en place de véritables politiques, adaptées aux normes internationales, fut plus tardive. Ces politiques répondent aussi de la mondialisation puisqu’il s’agissait principalement de développer l’économie du pays par le facteur culturel afin de bénéficier de l’émergence d’un tourisme international. Mais la construction de la patrimonialisation de l’héritage colonial va au-delà de l’aspect économique puisqu’il concerne aussi l’identité de la société. Comme nous l’avons précédemment vu, l’aspect identitaire du patrimoine est important pour le patrimoine culturel « pillé », mais l’appropriation du patrimoine dans la construction identitaire n’a pas véritablement eu lieu pour le patrimoine bâti. Ce dernier reste majoritairement un apport extérieur difficile à intégrer dans l’histoire nationale du pays et il est parfois considéré comme un élément exogène à la culture du pays. Cela explique en partie la difficulté de mettre en place des politiques de protection patrimoniale efficace à destination de ces monuments ou bâtiments puisque leur sauvegarde serait du ressort de la nation colonisatrice qui les a érigés [4] (chaque pays étant responsable de son patrimoine à travers le monde). De fait, si les acteurs africains justifient leurs manques d’implication en invoquant la faiblesse de leur moyen face aux investissements coûteux nécessaires à la conservation et la restauration de ce patrimoine et les autres priorités sectorielles de leurs nations, il faut aussi ajouter que ce patrimoine n’a pas acquis une véritable légitimité. Cette dernière est par contre entièrement acquise aux anciennes puissances coloniales pour la prise en charge de cet héritage bâti. Ainsi, la forme d’ingérence patrimoniale que constituent le montage et la mise en œuvre de politique conservatoire, par des opérations de restauration ou de sauvegarde par les héritiers des nations colonisatrices, et son acceptation bilatérale témoigne autant de l’extériorité du concept de patrimoine envers l’objet colonial pour les pays africains que de la difficulté de reproduire les méthodes de sauvegarde occidentales dans des domaines culturels différents. Dans cette interprétation de la mondialisation, cette responsabilité répond et s’oppose au principe d’universalité du patrimoine, puisque tout en permettant la préservation des sites, au nom de l’idée du patrimoine commun à tous, elle vise à diviser le patrimoine en fonction de son origine.

Le principe d’universalité du patrimoine est apparu au début des années soixante-dix avec la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel [5], qui considère dans son préambule que « certains biens du patrimoine culturel et naturel présentent un intérêt exceptionnel qui nécessite leur préservation en tant qu’élément du patrimoine mondial de l’humanité tout entière »[6]. La préservation du patrimoine s’imposerait donc, non seulement à chaque peuple, mais aussi à la communauté internationale dans son ensemble, car toute dégradation porte atteinte au patrimoine culturel de l’humanité : l’apport culturel d’un peuple contribuant à la culture de tous les peuples. Cette notion s’oppose à une conception de la culture présentant le patrimoine comme le legs inaliénable d’une nation particulière et dont les membres seraient les seuls  détenteurs et interprètes légitimes. Avec la globalisation et le pouvoir pris par les organisations internationales depuis la Seconde Guerre mondiale, le principe d’universalité s’est renforcé en appuyant la diversité culturelle qui façonne l’humanité face à la menace d’une uniformisation de la culture. Le patrimoine colonial « pillé » se trouve donc au cœur du débat sur l’universalité du patrimoine. En effet, s’il est principalement « conservé » dans les musées des puissances colonisatrices dont la mission est de témoigner de la diversité des cultures au nom du principe d’universalité, les demandes de restitutions  reflètent une conception opposée : l’objectif est d’intégrer ces objets à des musées destinés à écrire l’histoire de la Nation. L’argument universaliste, opposé aux demandes de restitution, s’accompagne de considérations d’ordre technique : faiblesses muséographiques des institutions muséales des pays demandeurs et risques de détérioration, voire de disparition,  sont dès lors invoquées [7].

De par ses origines, le patrimoine colonial se place régulièrement au cœur des relations internationales. La nature hétérogène de cet héritage explique qu’il représente des enjeux très différents selon qu’il s’agisse de patrimoine bâti ou de patrimoine « pillé ». Ainsi, nous verrons que le patrimoine colonial est l’objet d’initiative de coopération internationale, mais aussi l’objet de contentieux dans les politiques étrangères bilatérales.


 

[1] Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet – 6 aout 1982, Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles

Source : UNESCO section culture [en ligne] http://portal.UNESCO.org/culture/fr/ev.php-URL_ID=12762&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html (page consultée le 20 août 2010)

[2] Il est intéressant de relever que certains pays ont proposé l’inscription de sites coloniaux et non des sites habités vernaculaire à l’exemple du Sénégal qui a fait inscrire sur la liste du patrimoine mondial dès 1998 l’île de Gorée, puis en l’an 2000 la ville de Saint-Louis. Tous deux à la fois ancien comptoir négrier et ancienne place coloniale

[3] Le royaume d’Abomey constitua, avec les royaumes de Porto Novo et d’Allada, la colonie du Dahomey. Ces trois royaumes correspondent à l’actuelle République du Bénin.

[4] Sinou Alain, « Enjeux culturels et politiques de la mise en patrimoine des espaces coloniaux », Autrepart, IRD édition, 2005 (n°33), p. 19.

[5] Voir le texte de la convention en annexe n° 4, page 125.

[6] Source : centre du patrimoine mondial / ressource/ conventions et recommandations / conventions

[en ligne] http://portal.UNESCO.org/fr/ev.php-URL_ID=13055&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html (page consultée le 21 août 2010)

[7] On peut se référer ici au cas du Musée d’Art africain de Dakar, où entre l’inventaire de 1966 et celui de 2007 le nombre objets conservés est passé de 26000 à 9000. Source : Abou Sylla, Les musées en Afrique : entre pillage et irresponsabilité, Africultures – n°70, juin 2007 [consulté le 20 aout 2010] < www.revues-plurielles.org/php/index.php?nav=revue&no=1&sr=2&no_article=10110>