Quand le patrimoine est source de controverses
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Entre réclamations et restitutions

 

 

Depuis les années soixante-dix, de nombreux pays anciennement colonisés réclament la restitution de leur patrimoine culturel « pillé », ceci en raison de son importance dans la construction identitaire des nouveaux États. Ainsi, la question des objets « d’art premier », Africains par exemple, qui ont quitté leurs pays d’origine légalement ou illégalement, est parfois devenue la source de contentieux entre les États détenteurs et les États d’origines. L’ampleur de ces réclamations est telle que l’UNESCO a mis en place un instrument de lutte contre le trafic illicite de biens culturels et souhaite favoriser les restitutions. Dans cette étude, nous présenterons dans un premier temps cette convention, ainsi que ses limites, puis dans un second temps nous présenterons deux exemples de restitutions avant de nous intéresser en dernier lieu aux réclamations de restitution non abouties à l’instar des marbres du Parthénon.

I – La convention de 1970 : une volonté limitée ?

La question du « retour et de la restitution de biens culturels à leur pays d’origine » est importante et a été longuement débattue au sein des organisations culturelles internationales, dont l’UNESCO. Dans cette organisation, de nombreuses années de débats, d’études et de recherches ont abouti à la Convention de 1970, adoptée à la 38e séance plénière, le 14 novembre 1970, lors de la 16e session. Cette convention, intitulée Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels ne stipule pas, de manière explicite, « le retour ou la restitution de biens culturels ». De même, elle ne possède pas de caractère rétroactif. Les États signataires s’engagent à « combattre ces pratiques par les moyens dont ils disposent, notamment en supprimant leurs causes, en arrêtant leur cours et en aidant à effectuer les réparations qui s’imposent » [1]. En complément de cette convention et afin d’apporter une assistance particulière dans l’identification des biens culturels volés, l’UNESCO a créé, en 1978, le Comité intergouvernemental pour la promotion du retour de biens culturels à leur pays d’origine ou de leur restitution en cas d’appropriation illégale [2]. Ce comité, géré et financé par l’UNESCO et ses États membres, a pour objectif de fournir un cadre de négociation permettant la restitution des œuvres d’art volées ou illicitement exportées dans les cas où aucun instrument juridique n’est applicable. Malgré la création d’un cadre juridique, la question du patrimoine colonial est relativement esquivée puisque les objets provenant de campagnes de fouilles archéologiques ayant eu lieu à l’époque coloniale et déplacés vers les métropoles européennes n’y sont pas considérés. En effet, les transferts se sont effectués dans le cadre légal de l’époque.

De plus, cette convention n’a été adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU que le 22 octobre 1987 par la Résolution 42/7. Le long écart entre les deux dates reflète en réalité les difficultés que soulève la question. De nombreux pays exprimaient leurs refus de toutes restitutions lors du vote de la résolution par la pratique de l’abstention. Il s’agissait des principaux pays industrialisés : ils étaient moins concernés par la Convention, mais la résolution considérait aussi les collections acquises durant la période coloniale. Le préambule de cette résolution précisait en effet que « Le retour des biens culturels de valeur spirituelle et culturelle fondamentale à leur pays d’origine est d’une importance capitale pour les peuples concernés en vue de constituer des collections représentatives de leur patrimoine culturel ». En raison de l’opposition entre la résolution et la législation des pays concernés, elle est rarement appliquée pour le retour d’objets coloniaux.

Parallèlement à ces démarches, le Conseil International des Musées (ICOM), principale organisation non gouvernementale concernée par ces problèmes, décidait, dès 1976, d’apporter son concours à cette résolution.

Néanmoins, malgré les efforts engagés pour la restitution ou le retour des biens culturels, la question reste difficile à traiter puisque les protagonistes énoncent des discours de légitimité infaillible : les pays réclament le retour de leurs biens au nom du droit à disposer de leur culture, mais aussi au nom de l’éthique ; les grands musées occidentaux estiment que leur refus est justifié légalement, mais aussi éthiquement comme en témoigne «  La Déclaration sur l’importance et la valeur des musées universels ». Cette déclaration, signée par dix-neuf musées [3] en décembre 2002, répond à une peur de se voir dépossédés de certaines de leurs collections. Certes, des efforts sont consentis dans la lutte contre le trafic d’œuvres pillées récemment. Les listes rouges, qui sont publiées depuis avril 2000, en sont l’exemple. Elles sont un outil de sensibilisation qui répertorie les objets archéologiques ou les œuvres d’art particulièrement victimes du pillage et du vol. Néanmoins, la question du retour des biens coloniaux demande plus de temps : il est difficile d’édicter des règles générales, chaque demande nécessitant d’être considérée au cas par cas en fonction du contexte historique et des circonstances de l’acquisition.

Chaque retour ne se fait donc pas dans les mêmes conditions, ce que nous alors aborder à travers différents exemples.

II – Exemples de retour

À plusieurs reprises, les demandes de retour d’objets coloniaux ont abouti. Cependant, chaque restitution se situe dans un contexte propre et les modalités de ces retours sont souvent aussi variées que les objets restitués.

Parmi les principaux arguments avancés par les musées coloniaux figure la faiblesse des institutions muséales des anciennes colonies. Cet argument technique portant sur la capacité des pays à conserver le patrimoine qui leur est rendu est souvent au cœur du problème des retours de biens. Souvent, les objets réapparaissent sur le marché parallèle de l’art. De ce point de vue, le cas des collections du Musée d’Art africain de Dakar est significatif. Afin de remédier à de tels problèmes, des programmes de coopération ont été engagés entre les institutions occidentales et celles de pays anciennement colonisés. L’un des premiers exemples fut donné par la Belgique qui, en 1977, a rendu au Zaïre quelques milliers d’objets culturels tout en proposant une aide à Kinshasa pour mettre en place un réseau de musées à travers le pays. Cette coopération continue actuellement puisque le Musée Royal de l’Afrique Centrale poursuit des programmes de coopération, notamment avec l’Institut National des Musées du Congo. Ce type d’action est encouragé par l’ICOM, comme en témoigne la cinquième résolution adoptée en 1983 par l’Assemblée générale de l’organisation qui « Attire l’attention sur le fait que beaucoup de pays désireux de rentrer en possession d’une partie significative du patrimoine qu’ils ont perdu ont besoin de l’aide de la communauté internationale (par l’intermédiaire de l’UNESCO, des agences pour le développement, des projets de coopération bi et multilatérale, etc.) afin de créer ou d’améliorer les ressources humaines et techniques et les infrastructures muséales appropriées. ». La création de l’École du Patrimoine africain est l’un des symboles de cette coopération. Sa mission est de former un réseau de professionnels africains capables d’assurer la conservation des collections des musées africains au sud du Sahara et d’assurer la continuité des formations futures. Il s’agit de pallier le principal argument avancé pour refuser le retour de biens coloniaux. En effet, seule une aide en amont permettra aux  musées africains d’acquérir les savoir-faire nécessaires à la conservation et surtout à la préservation des vestiges de leur histoire. Les exemples de restitution sont nombreux, ceux de retour sont moindres et se font parfois dans des contextes particuliers à l’instar du retour en Libye de la Vénus de Cyrène en 2008. Si les restitutions sont le fait d’un trafic illégal d’œuvres d’art, les retours concernent les collections issues de la période coloniale et  revêtent une forte dimension symbolique. Le retour des biens est alors perçu comme un amendement du passé. C’est dans cet esprit que s’est effectué le retour de cette statue sans tête datant du IIe siècle de notre ère, excavée lors de fouilles archéologiques durant la période où l’Italie a occupé la Libye (1911-1942). Ce retour a eu lieu parallèlement à un acte de repentance officielle [4]. Néanmoins, on peut douter de la sincérité de l’État italien quant au retour de la statue comme des excuses envers la Libye si l’on prête attention à cette déclaration de Silvio Berlusconi : « L’accord nous permettra d’avoir moins de clandestins et plus de gaz et de pétrole libyen qui est d’une excellente qualité » [5]. Les considérations politiques et économiques contemporaines pourraient bien être davantage à l’origine du retour que toute considération historique ou éthique. De plus, cette décision n’est pas étrangère au fait que l’Italie elle-même se trouve au cœur de procédures de restitutions de son patrimoine antique auprès de différents musées du monde. Le fait de rendre la Vénus de Cyrène ou encore l’obélisque d’Axoum en 2005 est un moyen d’exprimer sa volonté de retrouver ses propres œuvres.

Le 30 août 2008, Silvio Berlusconi a rendu solennellement aux Libyens la Vénus de Cyrène, que l’Italie détenait depuis la période coloniale. (Photo : Reuters)[6]

Les demandes de retour des biens ne sont cependant pas toujours couronnées de succès. Le refus de retourner les biens est bien représenté par l’exemple des Marbres du Parthénon.

III – Les Marbres du Parthénon

À lui seul, le cas des Marbres du Parthénon illustre tous les arguments des demandes de restitution ou de retour et ceux des refus qui leur sont opposés. Pour comprendre ce cas, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de ces marbres.

L’origine du contentieux remonte à 1801 lorsque l’ambassadeur britannique de Constantinople, Lord Elgin, fit enlever de l’Acropole douze statues des frontons, cinquante-six dalles de la frise orientale d’une longueur de 75 m, quinze métopes, la frise du temple d’Athéna Niké et une cariatide. Cette opération fut rendue possible par la domination de l’Empire ottoman sur la Grèce puisque Lord Elgin disposait d’un firman [7]. Cette autorisation, émanant de la Chancellerie du Grand Vizir était nécessaire aux travaux et surtout l’autorisait à emmener toute sculpture ou inscription extérieure aux fortifications de la citadelle. En 1803, le successeur de Lord Elgin à l’ambassade de Constantinople refusa de renouveler le firman et demanda l’arrêt des fouilles, mais l’essentiel des vestiges avait déjà été déplacé. Il faut alors replacer la décision du nouvel ambassadeur dans son contexte. En effet, à cette époque un mouvement philhellénique idéalisant la Grèce antique avait vu le jour. Lorsque Lord Elgin avait déjà transporté les marbres à Londres, mais ceux-ci donnèrent lieu à deux controverses. La première portait sur la datation des marbres, la deuxième s’intéressait au droit de Lord Elgin à commettre de telles déprédations. Ces polémiques associées au coût des travaux et du transport entraînèrent la ruine de Lord Elgin. En 1916, les marbres furent vendus au gouvernement britannique qui les rétrocéda à perpétuité au British Museum de Londres.

Jeune vache et bergers de la frise méridionale du Parthénon© British Museum

Scène centrale de la frise orientale du Parthénon / © British Museum

La demande de retour des marbres du Parthénon en Grèce n’est pas nouvelle. Dès leur acquisition par le gouvernement britannique, la question fut évoquée par le Premier Ministre de l’époque, Hugh Hammersley. Quelques années plus tard, après la fin de la guerre d’indépendance de la Grèce libérant le pays de la domination ottomane, une demande fut émise par quelques Grecs indépendamment de la nouvelle monarchie. En 1965, la réclamation fut faite officiellement par le ministre de la Culture qui lança un appel afin que toutes les antiquités reviennent en Grèce. Mais la demande la plus importante date de 1982 : la ministre Melina Mercouri réclame à nouveau le retour des marbres. Cette demande est d’autant plus importante pour les Grecs qu’à la suite de la chute de la dictature militaire en 1974, les marbres sont devenus le symbole non seulement du prestige antique du pays, mais aussi du retour à la démocratie. De plus, l’argument sur lequel se fonde principalement la demande est que les frises appartiennent au Parthénon, et de fait à la Grèce : il ne s’agit pas d’éléments rajoutés, mais majoritairement sculptés sur le bâtiment lui-même. La première forme de cette demande eut lieu durant la conférence mondiale de l’UNESCO sur les politiques culturelles à Mexico City en 1982. À la demande de Melina Mercouri, une résolution sur le retour des sculptures du Parthénon fut votée malgré l’abstention de nombreux pays tels le Royaume-Uni, la France ou l’Italie. En octobre 1983, la Grèce effectua la première demande formelle auprès du gouvernement britannique ; elle est refusée en avril 1984 dans une décision commune du gouvernement et du British Museum, au motif de la légalité de l’acquisition de ces sculptures en 1816.

En 1997, la demande est renouvelée et le gouvernement met en avant que cette décision doit provenir du détenteur actuel des marbres, soit le British Museum. Cette position restera celle des gouvernements successifs du Royaume-Uni jusqu’à présent. Dès lors, les demandes s’effectuent directement auprès du musée, qui refuse avec toujours la même argumentation : l’acquisition s’est faite de manière parfaitement légale, bien que Lord Elgin ait outrepassé les droits accordés par l’Empire ottoman. De plus, l’institution britannique reproche à la Grèce de ne pas avoir d’édifice suffisamment sécurisé pour accueillir les éléments de la frise, ce qui désormais n’est plus d’actualité suite à la création du nouveau musée de l’Acropole, inauguré le 20 juin 2009. Le point de vue grec est plus complexe, car au-delà des intérêts culturels ou encore archéologiques, l’aspect politique est prééminent en raison du symbole démocratique de la frise.

Le fond du problème semble insoluble. En effet, si le musée londonien propose à la Grèce de disposer des marbres sous la forme d’un prêt, la Grèce exige un don signifiant la pleine propriété des marbres. Dans ce cas, malgré l’importance de la frise pour l’UNESCO[8], une restitution peut difficilement intervenir. L’un des arguments utilisés par le Royaume-Uni est que la conservation de ces frises en Angleterre répond du principe de l’Universalité, ce que l’UNESCO ne peut renier puisque c’est là l’origine de la Liste du Patrimoine Mondial.

Le problème des marbres du Parthénon comprend une dimension politique internationale, au-delà des deux protagonistes. En effet, il se pose aussi dans le cadre de l’Union européenne dont les deux pays sont membres et relance le débat concernant les grands musées occidentaux qui craignent de devoir retourner leurs collections coloniales  si les marbres étaient retournés à la Grèce, créant ainsi un précédent.

 


[1] Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels source : UNESCO section culture [En ligne]http://portal.UNESCO.org/fr/ev.php-URL_ID=13039&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html (page consultée le 27 aout 2010)

 

[2] Il est à noter qu’une distinction est faite entre les termes de retour et de restitution. Le second comportant une connotation délictueuse quant à l’origine du bien, il concerne les biens culturels qui ont été récemment l’objet d’un trafic illicite. Dans le cas des objets provenant des transferts lors de la période coloniale, le comité a préféré l’emploi du terme retour en raison de sa neutralité

[3] Il s’agit de l’Institut d’Art de Chicago, du Musée bavarois de Munich (Alte Pinakothek Neue Pinakothek), des Musées d’État de Berlin, des Musées d’Art de Cleveland, du Musée Getty de Los Angeles, du Musée Guggenheim de New York, du Musée d’Art du comté de Los Angeles, du Musée du Louvre de Paris, du Musée d’Art métropolitain de New York, du Musée des Beaux-Arts de Boston, du Musée d’Art moderne du New York, Opificio delle Pietre Dure de Florence [Office des Pierres dures], du Musée d’Art de Philadelphie ; du Musée du Prado de Madrid, du Rijksmuseum d’Amsterdam, du Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, du Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, du Musée Whitney d’art américain de New York et du British Museum de Londres.

[4] Parallèlement à la restitution de la statue, un ensemble de mesures visant à « réparer » le préjudice de la colonisation ont été prises. La principale  est le versement cinq milliards de dollars sur les 25 prochaines années au titre de dédommagement pour la période coloniale.

[5] Sources : Libération [ En ligne] http://www.liberation.fr/monde/010988188-le-prix-des-excuses-italiennes-a-la-libye-plus-de-petrole-et-moins-de-clandestins ( page consultée le 1er septembre 2010)

[6] Source : RFI / archives [En ligne] RFI http://www.rfi.fr/actufr/articles/104/article_71783.asp (page consultée le 01 septembre 2010)

[7] Un firman est un décret royal  promulgué par un monarque musulman.

[8] Le Parthénon est le symbole de l’organisation.