Quand le patrimoine est source de controverses
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Article Le Monde : »Patrimoine : deux statues khmères restituées. »

LE MONDE |  |Par Florence Evin

Reconstitution du groupe sculpté de neuf statues monumentales avec le "Duryodhana bondissant" et le "Bhima", les deux lutteurs du "Mahabharata". | © ECOLE FRANÇAISE D'EXTRÊME-ORIENT (EFEO/GREZPRODUCTION)

Reconstitution du groupe sculpté de neuf statues monumentales avec le « Duryodhana bondissant » et le « Bhima », les deux lutteurs du « Mahabharata ». | © ECOLE FRANÇAISE D’EXTRÊME-ORIENT (EFEO/GREZPRODUCTION)

C’est une affaire de pillage de statues millénaires, chefs-d’œuvre de l’art khmer, dérobées au Cambodge dans les années 1970, vendues sur le marché de l’art, et l’histoire de leur restitution en chaîne par les Etats-Unis. Cela, grâce à l’action conjointe de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO), de l’Unesco et du pouvoir judiciaire de Manhattan, à New York.

Précisément donc, mercredi 7 mai, à New York, en présence du vice-premier ministre cambodgien, Sok An, a été officiellement rendu au Cambodge leDuryodhana bondissant, statue datant du Xe siècle, provenant de Koh Ker, l’ancienne capitale de l’Empire khmer située à quatre-vingts kilomètres au nord d’Angkor.

DEUX ANS DE PROCÉDURE JUDICIAIRE

Il aura fallu deux ans de procédure judiciaire pour que cette figure centrale de grès, illustrant le combat final du Mahabharata, la grande épopée indienne qui nourrit la mythologie khmère, puisse enfin rentrer au Cambodge.

L’affaire débuta le 24 mars 2011, juste avant la mise aux enchères de la statue, estimée entre 2 millions et 3 millions de dollars (de 1,43 à 2,15 millions d’euros), chez Sotheby’s, à New York. Alerté par l’EFEO, laquelle alerta l’Unesco, le procureur de Manhattan, Preet Bharara, bloqua la vente, et la statue fut mise sous scellés. Mais, pour obtenir sa restitution, le procureur déposa, en avril 2012, une plainte au civil, contre la maison d’enchères, au nom du Cambodge.

Deuxième restitution, ce mercredi 7 mai, cette fois par le Norton Simon Museum, de Pasadena, en Californie. C’est la statue de Bhima, l’adversaire de Duryodhana, qui a été rendue par le musée américain. Lequel avait acheté la statue en 1976. Ces deux figures phares de l’art khmer appartiennent à un groupe de neuf statues monumentales en ronde-bosse, unique en son genre par sa dynamique.

La statue de "Bhima", l'un des deux lutteurs du "Mahabharata". | © NORTON SIMON MUSEUM

La statue de « Bhima », l’un des deux lutteurs du « Mahabharata ». | © NORTON SIMON MUSEUM

LA RECONSTITUTION DE L’ACTE FINAL DU « MAHABHARATA »

Déjà, deux premiers figurants de cette scène de grès, deux Pandawa, avaient été identifiés dans les collections du Metropolitan Museum (Met), à New York. Et restitués officiellement, en juin 2013, à Phnom Penh lors du Comité du Patrimoine mondial de l’Unesco dans la capitale cambodgienne.

Depuis 2009, la traque, en effet, se poursuit pour la reconstitution de l’acte final duMahabharata, qu’avaient imaginé les artistes khmers. La statue de Balarama, un des neuf figurants avait été identifiée et « bloquée », en 2009, lors d’une vente aux enchères opérée par Christie’s, à New York. Elle devrait être, aussi, rapatriée au Cambodge. Comme les deux lions atalantes des collections du musée de Dallas, qui proviennent aussi de Koh Ker.

Tout cela n’aurait pas lieu, sans la détermination d’Eric Bourdonneau, maître de conférences à l’EFEO, chargé de la sauvegarde et de la restauration du site de Koh Ker, au Cambodge. Depuis 2009, l’archéologue piste les statues manquantes sur Internet, en épluchant les catalogues de ventes aux enchères, les collections des musées, les stocks des marchands spécialisés.

L’ancienne capitale qui éclipsa Angkor, pendant les vingt ans du règne de Jayavarman IV (921 à 941), est riche d’une quarantaine de constructions dont deux temples majeurs. Mais Koh Ker est un site tombé dans l’oubli pendant de nombreuses années. La principale documentation réalisée par l’EFEO, présente au Cambodge depuis un siècle, date d’Henri Parmentier et des années 1930.

Un extrait vidéo de la reconstitution en images de synthèse du groupe de neuf statues (fourni par l’Ecole française d’Extrême-Orient) :


Le groupe de neuf statues monumentales, symbole… par lemondefr

L’intégralité de cette vidéo est disponible sur le site de l’EFEO

QUE NEUF SOCLES ALIGNÉS ET DES PIEDS

C’est en dégageant les ruines de briques du Prasat Chen, grand temple dédié au dieu hindou Vishnu – dont seules les ouvertures et la statuaire sont en grès, qu’Eric Bourdonneau fit l’étonnante découverte. De ce groupe sculpté, trésor méconnu des scientifiques, mais non des pillards qui avaient repéré le filon, il ne restait que neuf socles alignés et des pieds.

Avec les premières pièces identifiées sur le marché de l’art, il reconstitue virtuellement la scène mythique, semblable à celle reproduite sur un fronton du ravissant petit temple de Banteay Srei, près d’Angkor. Et il s’émerveille de sa découverte. « Cette statuaire monolithe de thème narratif, demeure sans équivalent dans toute la période angkorienne, souligne Eric Bourdonneau.L’iconographie n’est pas sculptée en bas-reliefs, mais réalisée en ronde-bosse, à échelle humaine. » L’effet dynamique se veut « héroïque, comme dans une scène où chaque acteur tient un rôle. Un art directement inspiré de la gestuelle narrative de l’esthétique du théâtre ». C’est, au Xe siècle, « l’ancêtre du théâtre cambodgien », assure-t-il.

Une majorité de ces chefs-d’œuvre avait transité, de Bangkok, chez le marchand Douglas Latchford, à Londres, chez Spink & Son, précise le scientifique qui a consulté les historiques des catalogues et les pedigrees des œuvres. Manquent encore plusieurs figures qui appartiennent aujourd’hui à des musées (à Cleveland, Denver) et à des collections privées. Vendredi 9 mai, à Paris, à l’Académie des inscriptions et belles-lettres et en présence du roi Norodom Sihamoni, les scientifiques de l’EFEO feront le point sur ces découvertes et sur les pièces manquantes.

source: Le Monde, Culture, Arts, « Patrimoine : deux statues khmères restituées », [En Ligne]  http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/05/09/patrimoine-deux-statues-khmeres-restituees_4413959_3246.html (page consultée le 11/05/2014)

Les autres articles en lien avec cette restitution:

18/11/2012: « Le journal des arts »: Sotheby’s New York accusée de tromperie dans l’affaire de la statue khmère.

06/04/2012:  « Le journal des arts » : Les autorités américaines portent plainte en vue d’obtenir la confiscation de la statue Khmer conservée par Sotheby’s.

02/03/2012 : « Le Journal des Arts »: Le Cambodge demande à Sotheby’s de lui restituer une sculpture khmère.

 

 

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